QUATRIÈME SEXE : LES HANDICAPÉS ? "En France, les personnes handicapées n'ont pas de sexualité" : le propos tombe, clair et net, de la bouche d'Alain Giami, chercheur à l'Inserm (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale). "L'institution étouffe la sexualité, poursuit-il. La maladie est incompatible avec la vie sexuelle ; le corollaire de ce tabou, c'est la perversion". Les handicapés n'auraient-ils pas le droit de s'envoyer en l'air de temps en temps, comme tout le monde ? Du bon fonctionnement des organes génitaux. Au fil de ce que l'on peut lire via Internet, il semble que l'éducation sexuelle de bien des gens reste à faire. Tel monsieur se plaint de ne plus avoir de rapports sexuels avec sa femme depuis vingt ans qu'il est paraplégique. Tel autre pense être contraint au célibat. Et quelques dizaines d'handinautes envoient leurs "bouteilles à la mer" sur des sites rencontres- amitié en espérant une hypothétique réponse. A croire qu'une atteinte à l'intégrité physique engendre nécessairement la disparition du désir, de la libido, du plaisir sexuel et ne laisse comme seule perspective que de faire sa vie avec un autre soi- même. Et que la norme séculaire du "couple homme- femme marié pour procréer" est la seule référence acceptable. En dehors de ce schéma, pas de sexe sinon caché, inavouable, honteux. Les personnes âgées, qui subissaient la même situation, ont maintenant réussi à lever le tabou et à affirmer leur besoin d'une sexualité épanouie. Les handis resteront-ils au bord du fleuve Plaisir ? Faut dire, on n'aide guère dans ce pays ! Lorsqu'elle existe, la prise en charge est essentiellement médicale. En France, les victimes d'accidents de la moelle épinière apparaissent privilégiés en la matière : trois établissements de réadaptation fonctionnelle proposent une rééducation sexuelle prenant en compte essentiellement l'aspect "mécanique" chez l'homme para ou tétraplégique. Les femmes, les Infirmes Moteurs Cérébraux et les myopathes sont priés de se débrouiller ! Les messieurs ont à leur disposition une panoplie de médicaments, de l'antique Papavérine jusqu'au moderne Viagra, pour améliorer ou restaurer leur capacité d'érection à finalité procréatrice. Mais ce n'est pas ce cadre médical qui est adéquat pour faire découvrir d'autres sources de plaisir érotique, d'autant que la perte de sensibilité n'est pas automatique selon le niveau de l'atteinte médullaire mais est variable pour chaque individu. La réponse proposée semble plutôt être orientée vers la récupération de la fonction reproductive, seule activité sexuelle reconnue aux paralysés. Des pensionnaires qui chamboulent leurs lieux de vie. La revendication du droit à l'intimité et à la sexualité commence à émerger dans des centres d'hébergements ; cette question était notamment soulevée par les résidents d'établissements de l'APF à l'occasion de leur dernière journée nationale de concertation. Ils veulent eux aussi s'affranchir de l'environnement protecteur qu'ils ressentent comme un étouffement de leurs aspirations en tant qu'individus. Mais comment le personnel pourra-t-il prodiguer aide et conseils quant aux pratiques sexuelles alors que cela ne fait pas partie de ses missions ? Qui interviendra alors pour éduquer, conseiller en matière de contraception, prévenir le risque de maladies sexuellement transmissibles ? La négation voire la répression de toute activité sexuelle fut longtemps la règle dans les établissements accueillant des handicapés mentaux. L'introduction de la mixité, l'ouverture sur l'extérieur, l'évolution du regard de la société sur ces personnes obligent les dirigeants et les personnels de ces institutions à traiter le problème par d'autres méthodes que la stérilisation forcée des femmes et la culpabilisation de la masturbation chez les hommes. Quelques affaires d'abus sexuels ont aussi contribué à attirer l'attention de l'opinion publique sur les conditions de vie des pensionnaires. Les lois assurant la protection juridique des handicapés mentaux en font aussi des "incapables sexuels" : une relation avec un valide est un viol, par vice de consentement. Les pratiques sexuelles ne sont reconnues, et encore très relativement, qu'avec d'autres handicapés mentaux ! Et leur activité sexuelle ne doit pas avoir comme résultat la procréation, à l'inverse de l'approche fonctionnelle pour les handicapés physiques. L'érotisme modèle remis en question. Le droit à l'érotisme pour tous est contesté notamment par la représentation idéalisée de la pin-up bien carrossée et du bellâtre viril. Ce modèle fait des ravages partout ; il suffit de constater les efforts déployés dans les salles de musculation pour coller à cette norme ou de prêter l'oreille aux conversations de quelques messieurs- dames sur leur physique ou leurs prouesses au lit. Rien d'étonnant à ce que les handicapés soient les grandes victimes de cette pression sociale ; on nous rapportait récemment qu'un paraplégique qui voulait comme tout un chacun effectuer un strip- tease lors du salon de l'érotisme de Paris a été refoulé. En réaction, quelques internautes tentent d'initier un mouvement "Handicapped is beautiful" et recueillent des photos de nus pour créer un site web sur ce thème. Ils remettent ainsi en cause les critères communs de l'érotisme pour imposer un autre regard et extirper des stimulis enfouis sous des tonnes d'inhibitions. La fascination pour les corps différents fut largement exploitée par les forains jusqu'au début de ce siècle, et suscitait alors une attraction parfois très érotique. D'autres utilisent Internet pour s'exhiber en ligne, tel un certain Wheelie. Les contributeurs au groupe de discussion anglophone alt.support.disabled.sexuality abordent essentiellement les relations sociales, et peu l'aspect fonctionnel. Les allemands ont récemment lancé un newsgroup pour les homosexuels handicapés (gay-net.behinderte, totalement "spammmé" pour le moment). Un Sex Club vient d'être créé en Angleterre. Un Sex-Shop de Toronto propose des accessoires adaptés aux handicapés et sa boutique est accessible (une question amusante : les magasins, les saunas et clubs sexe sont-ils soumis à la loi de 1991 sur l'accessibilité des établissements recevant du public ?). Le droit aux jeux sexuels, voire à la perversion s'affirme au-delà du handicap. Aimer, c'est rencontrer. Briser le tabou ne suffit évidemment pas. Pour rencontrer, si ce n'est l'âme soeur au moins une compagne ou un compagnon de jeu, il faut évidemment sortir de chez soi, pratiquer des activités qui mettent au contact des gens, avoir tout simplement des relations humaines ! Le sport, l'engagement associatif, les sorties culturelles sont autant d'occasions de faire des rencontres pourvu qu'on le veuille vraiment. C'est plus ici une question d'ouverture d'esprit que de barrière sociale générée par le handicap. Ceux qui l'ont compris ont peu ou prou une vie affective et y compris sexuelle qui les satisfait pleinement. Le célibat et les pratiques solitaires ne sont pas l'apanage des handicapés ; c'est celui de toute personne qui ne fait pas l'effort de partager sa vie, ses sentiments, ses pulsions. L'enfermement et le repli sur sa condition sociale et ses frustrations, le misérabilisme qui prévaut encore dans la relation entre les handicapés et la société sont certes des obstacles importants. Pourtant, à qui veut s'en donner la peine, le plaisir est sur le chemin de l'intégration !... Afin de poursuivre cette réflexion, lire également "Handicap", revue de sciences humaines et sociales, qui consacre son 83e numéro à la sexualité des handicapés, et traite notamment de l'aspect relationnel et institutionnel. Elle est éditée par le Centre Technique National d'Etudes et de Recherche sur les Handicaps et les Inadaptations (CTNERHI). |