Ces sujets quotidiens qui nous empoisonnent la vie...
QUEL AVENIR POUR LE HANDISPORT FRANÇAIS ?
par Karen Bastien

Fin janvier, Lionel Jospin, annonçait un plan de plus d'un milliard de francs en faveur des handicapés. Objectif : améliorer leur accès "au milieu de vie ordinaire". La société française s'ouvre progressivement à ces 5,5 millions de personnes. Une petite ouverture, soit. Mais à l'école et dans le monde du travail, l'intégration progresse. Du coup, les compétitions sportives et les médailles ne font plus vraiment rêver les jeunes handicapés. Les champions français s'en inquiètent. D'autant que beaucoup vont arrêter leur carrière en fin d'année, après les Jeux Paralympiques de Sydney.
Terrains de basket, de handball, de volley- ball, piscine couverte, salle d'haltérophilie. De la rue, on a du mal à imaginer que les murs plus que centenaires de Saint- Jean- de- Dieu, en plein XVè arrondissement parisien, recèlent tant d'installations sportives. Dans ce centre de rééducation pour jeunes handicapés, 30 adolescents sur un effectif total de 180, font de la compétition sportive. Parmi eux, deux nageurs, Moustafa et Benoît, 16 et 17 ans. Une heure d'entraînement par semaine et quelques dizaines de longueurs de bassin. Un petit bassin de 25 mètres de long, mais un défi à chaque fois renouvelé. Benoît est tétraplégique depuis la naissance. Dans l'eau, seules ses mains lui permettent d'avancer. Ses bras et ses jambes ne font qu'esquisser quelques battements. C'est sur le dos qu'il se sent plus à l'aise. Moustafa souffre lui d'une déformation congénitale des mains. Mais son crawl est impressionnant. "Allez, quatre aller- retour. Doucement, c'est juste l'échauffement". Les instructions de l'entraîneur sont suivies à la lettre. Tous deux préparent avec sérieux les prochains championnats de France de natation des moins de 20 ans. A la pause, ils ne peuvent s'empêcher d'évoquer l'équipe de France. "En faire partie serait un honneur", s'exclame Moustafa. "Il faut être ambitieux dans la vie", ajoute Benoît.
Mais ils sont de moins en moins nombreux, ces jeunes handicapés que le sport de haut niveau fait rêver. Intégrés dans un cursus scolaire ordinaire quand l'école le permet, leur objectif est professionnel. Décrocher un emploi, comme tout autre jeune. Même si les entreprises sont encore loin de respecter le quota imposé par la loi sur l'embauche des personnes handicapées, la situation s'améliore. Le sport, alors, n'est plus la seule manière de montrer de quoi ils sont capables. Contrairement à leurs aînés. Les membres de l'équipe de France font en effet partie de cette génération qui ne travaillait pas. Le sport était un moyen de s'en sortir, de se surpasser. Aujourd'hui, les clubs handisport déplorent le manque de jeunes. Organiser un championnat de basket- fauteuil pour les moins de 20 ans ? C'est impossible, il n'y a pas assez de joueurs. Ils rejoignent directement les équipes seniors. Malgré tout, sur les 80 clubs existants en France, plus de la moitié sont en limite d'effectifs. Maurice Schoenacker, responsable national du basket- fauteuil, se rassure en constatant que "toutes les nations sont logées à la même enseigne". L'année dernière, lors du championnat européen de basket des moins de 22 ans, seulement quatre pays ont pu présenter une équipe, dont la France.
Un renouvellement "à petite dose". "Il n'y a plus de relève", clament les champions français. Une inquiétude grandissante alors que beaucoup ont prévu d'arrêter les compétitions, juste après les Jeux Paralympiques de Sydney, en octobre prochain. La moitié de l'équipe de basket, la moitié des cyclistes, au moins 60% des judokas et trois- quarts des nageurs risquent de prendre leur retraite sportive. Et après ? Sur les 13 000 licenciés de la Fédération Française Handisport (FFH), un quart seulement a moins de 20 ans. Les effectifs vieillissent. Mais l'âge n'est pas un critère suffisant pour affirmer que le mouvement handisport français est en perte de vitesse. "Quand on est handicapé, on peut être espoir à trente ans. L'initiation sportive commence à tout âge", souligne Christian Paillard, le directeur technique national. Les athlètes de haut niveau français dramatisent-ils la situation? C'est l'avis d'Alex Martial, organisateur de matchs européens en basket-fauteuil. "Les messages alarmistes de nos athlètes ne sont que la manifestation de leur peur de ne pas être prêt pour les échéances. C'est la peur des gagneurs. Cette remise en cause, indispensable en sport, prend parfois des formes inconscientes et surprenantes".
Les athlètes regrettent surtout que cette désaffection des jeunes pour le sport n'ait pas été prévue plus tôt. "On s'est reposé sur les acquis et les bonnes performances", commente Philippe Couprie, un des meilleurs spécialistes mondiaux de la course en fauteuil. Les responsables fédéraux concèdent que le renouvellement se fait "à petite dose". Ils prévoient d'ailleurs de reprendre un travail d'initiation, de sensibilisation auprès des jeunes. Mais après les Jeux Paralympiques. Avec un budget de 9,5 millions de francs, la FFH n'a pas les moyens de financer tous azimuts. Cette année, la participation des 150 athlètes français à Sydney revient à 9 millions de francs ! (La FFH prend en charge 40% de cette somme, les 60% restants étant subventionnés par le ministère de la Jeunesse et des Sports) Entre détecter les futures stars du stade et entraîner les champions actuels, il faut choisir. A quelques mois d'une compétition tels les Jeux, le choix est vite fait. Sauf pour les dirigeants de la natation française qui ont préféré annuler un stage de préparation de l'équipe de France pour en organiser un pour les jeunes. "C'est un vrai dilemme, mais il s'agit d'anticiper l'avenir", explique Ghislaine Westelynck, chargée de l'équipe féminine de natation.
"L'assistanat total" des centres de rééducation. Il sera difficile pour les dirigeants du handisport français de renverser totalement la tendance. Ces dernières années, on a constaté que les jeunes qui intégraient les centres de rééducation souffraient de handicaps plus lourds qu'avant. La raison : des accidents de la route plus violents. Monique Pasqualini, présidente de l'Association sportive des handicapés physiques de Garches, fait les comptes : "En 15 ans, nous sommes passés de 7 fauteuils électriques à 90 sur un total de 250 jeunes". La pratique sportive ne peut plus être la même. Et les éducateurs sportifs n'ont plus le temps, car les séjours en centre sont de plus en plus courts. "Il y a 20 ans, on y restait deux fois plus longtemps. Les week- end étaient consacrés à des activités physiques, alors que maintenant, la plupart de nos pensionnaires rentrent chez eux en fin de semaine", remarque Bernard Courbariaux, kinésithérapeute au centre de Kerpape en Bretagne. Des coupes budgétaires ont touché dernièrement les établissements de rééducation et de réadaptation. Non sans effet sur l'initiation sportive. Pour Christian Paillard, le directeur technique national, "de toute façon, les centres ne sont pas là pour faire du sport". Il est vrai que ce n'est pas la préoccupation première pour un jeune qui voit sa vie bouleversée. Accepter son handicap est long, physiquement et psychologiquement. A 15 ans, Laurent Giammartini, numéro un actuel du tennis français, perd ses deux jambes lors d'un accident de vélomoteur. "Dans les premiers jours, je pensais que cela allait repousser !". Il en rit aujourd'hui, avec le recul des années.
Le centre est-il vraiment le bon moment pour parler du sport de haut niveau à un jeune ? C'est sans conteste oui pour Béatrice Hess, nageuse expérimentée de l'équipe de France. Au centre, on doit réapprendre l'autonomie, et le sport y contribue. C'est la leçon qu'elle a tiré de sa propre histoire. Atteinte d'ostéomyélite, une maladie des os, elle est envoyée à 13 ans dans un établissement à Berck- sur- mer dans le Pas- de- Calais. "Dans les centres, c'est de l'assistanat total. Quand j'en suis sortie, je ne savais même pas traverser la rue. C'est à chacun d'affirmer son caractère. Mais cela explique que 70% des jeunes qui en sortent préfèrent rester chez eux avec leur pension. Et que sur les 30% restants, 15% ont envie de continuer le sport, mais dans un club qui les assiste, et seuls 15% sont de vrais sportifs". Parler du handisport après le centre, c'est déjà trop tard. "Il faut au moins leur apprendre le chemin du club". Une certitude que Vincent Lassalle met en application à Saint- Jean- de- Dieu. Responsable handi- jeune sur l'Île- de- France, il a conclu un partenariat avec le Cercle Sportif de l'Institution Nationale des Invalides (CSINI). A la clé, des entraînements avec les professionnels du plus grand club français. Mais Vincent Lassalle veut aller plus loin : "Il faut aider financièrement ces jeunes. J'ai proposé que soit instituée une bourse pour leur permettre d'acheter leur premier fauteuil de sport (entre 15000 et 25000 francs). Il leur faut, en plus, un tuteur pour les soutenir psychologiquement. On doit amorcer la pompe".
"Il ne faut plus de ghetto". Mais comment toucher les adolescents qui, eux, ont intégré un collège ou un lycée, et sont donc dispersés sur l'ensemble du territoire ? Des jeunes auxquels il faudra offrir autre chose : l'appartenance à un club valide. "Désormais la plupart sont intégrés, alors pourquoi leur demander d'aller vers une structure handisport ? Pourquoi toujours avoir des structures à part ? Il ne faut plus de ghetto", soutient Béatrice Hess. Dans son club de Colmar, elle a créé une section de jeunes. Une fois par semaine, ils s'entraînent avec des valides. Et la formule en a séduit dix, entre 7 et 20 ans. L'intégration, c'est la voie choisie par de nombreux pays. Dès 1996, la Norvège a dissout ses structures handisport. La Hollande et des pays anglo- saxons commencent aussi à recueillir les fruits de cette politique. A la FFH, on constate que la France est encore loin de cette situation.
Deux des espoirs du handisport français, Émilie Gral en natation et Marie- Delphine Castano en judo, prouvent pourtant que c'est la bonne recette. A seulement 13 ans, Émilie Gral est aux portes de l'équipe de France de natation. Lors des derniers championnats de France, elle a remporté l'or dans trois courses. Depuis l'âge de sept ans, malgré un avant- bras amputé, elle participe aux compétitions valides, atteignant le niveau régional. Il y a deux ans, elle commence le handisport avec une incertitude. "Je ne savais pas quel était le niveau. Je pensais que je ne concurrencerai pas les meilleurs régionaux". En fait, elle les surpasse. Deux heures par jour, cinq jours par semaine, elle fait des longueurs "pour aller aux Jeux". Un objectif qui fait aussi rêver Marie- Delphine Castano. Handicapée visuelle, la Bordelaise de 20 ans s'est formée avec les valides. Treize ans de compétitions sans problème. Jusqu'à ce que l'année dernière, elle intègre le handisport. Faute de compétitrices, il n'existait pas de championnat de France pour les filles. "J'ai dû pousser les portes. Avec deux autres concurrentes, nous avons pu tout de même participer à l'épreuve". Mais les trois jeunes filles évoluant dans des catégories de poids différentes, elles ne peuvent combattre les unes contre les autres. Chacune est donc championne de France "par défaut". Marie- Delphine doit faire ses preuves ailleurs, dans une compétition internationale. Elle décroche le bronze lors des derniers championnats d'Europe. Sa place est faite.
Treize séances d'entraînement par semaine. S'intégrer et avoir des modèles, voilà deux options possibles pour relancer le handisport chez les jeunes. D'anciens champions français se sont retroussé les manches. Ainsi à Mulhouse, quinze adolescents, de 8 à 15 ans, suivent avec assiduité les entraînements de Patrick Moyses. Ancien nageur de l'équipe de France, il ne s'attendait pas à un tel succès. "Ce sont des mômes qui ne faisaient rien. C'est une vraie satisfaction de les voir évoluer. Moins timides, certains progressent même en classe. Les éducateurs sont rassurés, eux qui ne sont jamais chauds quand l'enfant sort du cocon du centre". Le sport qui rend moins timide ? Pour ces jeunes handicapés, c'est en effet plus qu'une activité physique. Jean-Pierre Garel, professeur d'éducation physique et sportive, y a consacré un livre ("Éducation physique et handicap moteur", Nathan pédagogie). "Physiquement, ces jeunes ont une meilleure santé que les autres. Mais sur le plan psychologique, ils sont aussi plus autonomes, ils osent. Et leur intégration sociale est facilitée par les rencontres et les voyages que la compétition occasionne".
Mais la pratique sportive de haut niveau n'a pas que des avantages. Se lancer dans cette aventure exige beaucoup de sacrifices. Il faut s'y consacrer à plein temps. Treize séances d'entraînement par semaine, sans compter la musculation, pour Philippe Couprie, sept fois champion de France de semi- marathon. Gaëtan Dautresire, espoir de la natation, suit un programme de neuf entraînements par semaine. Le professionnalisme s'impose. On ne peut plus monter sur un podium en ne comptant que sur ses capacités physiques naturelles. Surtout que ces sportifs plongent dans le bain de la compétition plus vite que les valides. "On ne devient pas sportif handicapé à la naissance. Ce n'est pas le rapport classique du sportif bipède qui, à 5 ans, est repéré et va dans un centre de formation. Les sportifs handicapés sont confrontés tout de suite aux meilleurs, sans posséder encore les bases techniques. Il faut avoir le moral bien accroché", fait remarquer Ryadh Sallem, basketteur de l'équipe de France. Il laissera sa place après les Jeux de Sydney, s'il décroche une médaille. Autrement, il continuera, car "c'est un joli pied de nez d'être diminué et d'aller contre le destin"...

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