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Le Petit Handinaute : forum (99)
DÉBILISE-T-ON LES PERSONNES HANDICAPÉS ?
Contributions pour 1999

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Reçu le 5 janvier 1999 de Pierre Dansereau:

Pour moi l'être humain vit pendant toute sa vie des situations de handicap. Certaines situations nécessitent un soutien de la part de la famille, de la communauté. Certaines régions ont une organisation sociale qui permet à la personne vivant une ou des situations de handicap d'agir à partir de ses compétences et d'adapter les milieux pour que les situations de handicap apparaissent le moins possible. Cette façon d'aborder le terme du handicap permet à mon avis de fixer les actions sur les situations à transformer et non de stigmatiser la personne, qui vit avec un handicap nécessitant un soutien, en soulignant ses différences parfois apparentes. Qui suis-je? Un homme, habitant la ville de Québec dans la belle province de Québec au Canada.

Reçu le 7 janvier 1999 de Prof:

Avez vous une idée du nombre de chambres d'hôpitaux de cliniques et même de centres de rééducation adaptées à l'accueil et au confort des malades handicapés ? Renseignez-vous et vous serez surpris du triste constat. Par exemple dans les hôpitaux, une chambre est prévue par le règlement pour les détenus des systèmes carcéraux, avec W.C. cabinet de toilette et tout le confort. Je conçois très bien que ce soit nécessaire, même avec une porte particulière, mais les handicapés n'ont pas de chambres adaptées pour leur confort, intimité, autonomie. Ils ont bien souvent, tout juste droit au bassin et à l'heure prévue par les infirmières. Devant subir une intervention chirurgicale, je cherche encore dans ma ville un établissement hospitalier ou une clinique équipée d'une chambre pour handicapés comme l'ont déjà pas mal d'hôtels. Or tous m'ont répondu qu'ils feraient tout pour satisfaire au maximum mon autonomie et mon confort, mais que leurs chambres étaient soit, petites avec un grand W.C. où je ne pouvais accéder que de face, ou une grande chambre avec un trop petit W.C. pour qu'un fauteuil roulant puisse entrer. A quoi servent les lois gouvernementales existantes si elles ne sont pas appliquées? Je vous laisse réfléchir à cette question.

Reçu le 9 janvier 1999 de Vincent (12 ans):

Les écoles spécialisées sont des ghettos dont on ne peut jamais ressortir. Moi, j'ai essayé l'intégration et cela a marché. En espérant que cela fera réfléchir certains...

Reçu le 19 janvier 1999 de Annick:

D'abord bonjour à tous. Je suis personnellement épouse d'un ancien valide, gravement accidenté il y a trois ans, et maintenant lourdement handicapé. Ce qui m'estomaque depuis qu'il est sorti du coma c'est le sauve-qui-peut général qui s'est instauré lors de sa sortie du coma. Famille amis, on dirait que Charles est atteint du choléra. J'ai parfois envie de crier : rassurez vous ce n'est pas contagieux, c'est seulement un sombre abruti qui se prenait pour Senna, qui a éclaté la vie de mon mari à un carrefour réglementé par des feux de couleur. Dans la rue, lui près de moi on me demande comment il va, sans lui poser la question directement, comme s'il était transparent ou demeuré. Alors lui s'enferme, refuse de sortir parce que l'attitude de la société l'agresse et qu'il ne sait pas échapper à la stupidité du monde. Il me semble qu'il serait urgent d'éduquer les enfants dès la maternelle à l'acceptation des différences, quelles qu'elles soient. C'était mon mot d'humeur de la nouvelle année.

Reçu le 31 janvier 1999 de Michel Gagné:

Avec le temps, j'en suis arrivé à croire que les personnes handicapées sont les plus fortes. Il faut être fort pour accepter de vivre avec ça. Darwin l'a dit: ceux qui survivent à un environnement hostile sont plus forts. Je crois que c'est en Nouvelle-Zélande qu'il y a une espèce d'oiseau où la femelle ne s'accouple d'abord qu'avec un mâle handicapé, parce qu'il paraît qu'elle sait instinctivement que celui-là, il faut qu'il soit plus fort que les autres pour survivre. Donc, héréditairement la progéniture devrait être plus forte. Le problème pour plusieurs personnes handicapées c'est qu'elles n'ont pas cette image d'elles-mêmes. Parce qu'on leur a creusé dans la tête depuis l'enfance qu'elles sont les plus faibles de la société, qu'elles devaient accepter le mauvais sort, leurs différences. C'est de la foutaise tout ça. C'est incroyable le nombre de vies que les familles, la société et les gouvernements ont gaspillées avec un discours comme ça. Même au Canada, une grande proportion de celles-ci n'ont pas du tout cette sensation d'être digne. Voilà un très bon exemple de l'impact négatif qu'une personne peu avoir sur une autre. Écraser au lieu d'élever, diminuer au lieu de grandir, écarter au lieu d'ouvrir la voie, effacer au lieu de faire apparaître, il n'y a que les faibles qui dans l'histoire se comportent comme ça. Les forts sont ceux qui comme vous et moi vont au-delà, plus loin, en faisant mentir les pronostics les plus fous, en se foutant de ce que les orgueilleux, les jaloux pensent, en étant opportuniste pour déranger, ébranler, modifier les préjugés, les stéréotypes. On dira ce que l'on voudra, mais on ne pourra jamais dire qu'il y a des limites que si on y croit. Qui peu briser de l'eau? On ne peut qu'essayer de la contenir. L'eau est indestructible. L'eau d'aujourd'hui fut peut-être de l'urine de dinosaures hier! On ne peu même ni ajouter, ni même enlever une goutte d'eau sur la planète. Lorsqu'elle s'écoule elle choisit les voies qu'elle veut suivre. Il y a un obstacle, elle le contourne. Il n'y a aucune rivière qui soit parfaitement droite. Elle se glisse entre nos doigts. Il y a une prophétie dans le Psaume 22, qui dit d'un Messie souffrant: je suis comme de l'eau qui s'écoule. Symbole ou image de faiblesse? Ou mieux encore de force? L'Apôtre Paul a déjà dit: c'est lorsque je suis faible que je suis fort. Nietzsche a dit aussi: ce qui ne tue pas rend plus fort et l'enfer c'est les autres. Enfin chez Darwin, Jésus, Paul et Nietzsche il y a des analogies qui les rapprochent, malgré des discours différents. Venant de Nietzsche c'est assez intéressant puisque celui-ci était un grand malade. Enfin, bienvenue à mon site web: www.michelgagne.com (anglais)!

Reçu le 3 février 1999 de Lucie Lemieux-Brassard:

Tout d'abord, je voudrais répondre à Vincent Bergeron [voir forum 97-98 NDPHI]. Si tu emploies le terme Cégep, c'est que tu demeure au Québec. Je te suggère fortement de contacter l'Association québécoise des étudiants handicapés au post secondaire. Nous avons un répertoire et contact régulier avec toutes les personnes ressources de tous les Cégeps, collèges privés et universités de la province. Ces personnes ont le mandat d'effectuer AVEC toi le plan de service qui te permet de poursuivre tes cours en te fournissant les outils dont TU considère avoir besoin. C'est inscrit dans la Loi sur les Cégeps et la Loi sur l'aide financière aux études. C'est le ministère qui défraie les coûts. Je crois fortement qu'il faut que nous "les personnes différentes" changions notre vocabulaire et l'harmonisions dans un modèle conceptuel positif. Au Québec, nous avons développé le modèle québécois de la CIDIH (classification internationale sur les déficiences, incapacités et handicap). La différence du modèle de l'O.M.S.? Le handicap n'est pas un attribut attaché à la personne qui a des incapacités (limitations fonctionnelles). Il est le résultat de l'interaction entre nos capacités, incapacités et les habitudes de vie que NOUS décidons de réaliser et l'environnement (lois, programme, gouvernement, architecture, politique, etc.). C'est le fait qu'un élément de mon environnement est un obstacle qui résulte en une situation de handicap. Si, au contraire, l'environnement global pour une activité précise est un faciliteur, alors je vis une participation sociale pleine et entière. Lorsque je me suis retrouvée sans emploi (après 12 ans comme criminologue) parce que le palais de justice n'était pas accessible à mon fauteuil roulant, j'ai capoté. Pourtant, après de dures embûches, d'énormes efforts et énormément de bénévolat dans le milieu associatif et politique (militante en commission parlementaire donc, par définition contre ce qui existe) j'ai maintenant terminé mes études de doctorat et je prépare ma rentrée au Barreau pour septembre. Ce que je fais depuis 1991, c'est de m'encourager lorsque je vois les autres qui n'ont pas l'opportunité d'avoir les acquis que j'ai et de développer des moyens de transmettre tout ce que je sais et tout ce que je découvre quotidiennement grâce à ces mêmes personnes. Avant d'être des personnes "handicapées", nous avons tout d'abord des capacités et un potentiel propre à chacun. Ca, c'est l'apanage de chacun quel qu'il soit. Je crois fortement qu'en misant sur nos capacités, nous pouvons arriver à déboussoler et qui sait peut-être même faire chavirer quelques bien pensant. MAIS, il faut avant tout accepter d'apprendre et de réapprendre à vivre au quotidien avec nos limitations et faire valoir nos forces. Dans bien des cas, cela veut dire prendre des mesures pour provoquer des changements. Malheureusement, combien de fois, j'ai accepté de soutenir une personne et entamé des démarches avec celle-ci, mais dès qu'il faut prendre une position et tenir notre bout, ça devient trop menaçant et tout tombe. Je respecte le choix de la personne. Mais en même temps, je ne peux m'empêcher de m'attrister du fait que si cette personne avec mon soutien et celui de bien d'autres personnes avait poursuivi le recours, nous aurions une jurisprudence pour forcer le gouvernement à changer les choses. C'est malheureusement par la stratégie des petits pas que les situations semblent changer de nos jours. Mais il faut admettre qu'il nous manque des joueurs pour faire un tour de roue, un geste de la main ou un "balaiement" de la canne. Je crois que le jour où chacun de nous acceptera que nous pouvons chacun faire un petit pas qui s'additionnera à d'autres petits pas, c'est alors seulement que nous pourrons espérer être des agents de changements sociaux. Les privilèges ne feront que perpétuer la "ghettoisation". Mais l'obligation d'accommodement existe et c'est à nous de revendiquer qu'elle soit appliquée. Il n'y a pas personne qui le fera à notre place.

Reçu le 5 mars 1999 de Denis Gérard:

J'ai l'AAH, je suis infirme moteur cérébral. Je suis divorcé avec trois enfants qui habitent à 600 km, je ne les vois qu'1 fois par an. Pourquoi ? des revenu indécents me privent de mes enfants ? Voyager pour moi c'est un rêve ; pour aller voir mes enfants je suis obliger des faire des prêts! A quand des vrais revenus pour voyager ?

Reçu le 12 mars 1999 de Gérard Pommereuil:

Sans prendre la défense de P.Ségal [voir Polémique de mars 1999 NDPHI] , il faut noter qu'il est "délégué Interministériel aux Personnes Handicapées" : tout est dit un délégué Interministériel n'a aucun budget, aucun pouvoir. Quelques ministres bienveillants peuvent peut être accepter de l'écouter et ça ne doit guère aller plus loin. Exigeons de nos politiques un secrétaire d'état au minimum! A quand une pétition nationale ?

Reçu le 5 juin 1999 de Andy:

Les personnes qui vivent avec un handicap revendiquent légitimement leur autonomie. L'autonomie, ça se prend. L'autonomie, ça s'apprend. Que pensez-vous de la manifestation du 29 mai 99 à Paris ? La couverture médiatique télévisuelle a été d'une médiocrité exemplaire, à mon humble avis. Votre avis m'intéresse. Vos réactions seront les bienvenues. Ma email box accueillera généreusement vos réactions. Merci à l'heureux qui a eut l'heureuse initiative de créer ce site. Et vive l'autonomie... de penser.

Reçu le 17 juin 1999 de Stéphanie Ridel:

Bonjour à tous. Un mot d'abord pour encourager votre initiative. Heureux qui communique... Handicapée moi même, je suis actuellement une formation en Analyse Transactionnelle ; formation qui me permet d'animer des groupes d'échanges destinés aux personnes handicapées et à leurs familles dans le cadre d'une association qui a pour nom Handi Tregor (notre association est située en Bretagne Nord). Je suis partie du constat que la personne handicapée se retrouve très vite en rupture de liens sociaux : lui permettre d'intégrer un groupe d'échanges, c'est d'une part recréer des liens, c'est d'autre part pouvoir échanger avec d'autres sur des souffrances physiques, morales ; sur les obstacles bien souvent rencontrés... Et découvrir que parfois d'autres ont vécu la même chose et ont trouvé des solutions. Mais c'est découvrir d'abord qu'au même titre que n'importe quelle personne, on peut être entendu. Mon rôle à moi est de permettre aux participants de lâcher la colère, la tristesse, de dire le ras-le-bol et aussi, et surtout, de donner des outils permettant d'instaurer de meilleures relations avec autrui et par conséquent, de reprendre petit à petit confiance en soi. Ma conviction profonde est que nous ne sommes ni des gêneurs ni des porte-drapeaux mais que nous participons tous de la diversité du monde et partant, nous avons des choses à dire... N'hésitez pas à me donner votre avis, il sera le bienvenu.

Reçu le 18 juin 1999 de Jean-Pierre Becker (Vice président chargé des sports au Comité Régional Ile de France Handisport) :

Juste une réflexion sur le problème du transport en avion. L'avion constitue un excellent moyen de transport pour se rendre sur les lieux de compétition les plus éloignés. Pourtant, il est de plus en plus difficile à utiliser par des sportifs en fauteuil roulant. Les compagnies aériennes évoquent des règlements relatifs à la sécurité pour limiter le nombre de handicapés par avion. Les groupes doivent se scinder, parfois au moment du départ et sans préavis, voyager sur des vols différants pour une même destination. Les règlements semblent varier selon les compagnies et même selon les vols et l'humeur du commandant de bord. Ces tracasseries deviennent dissuasives et finissent par apparaître discriminatoire à l'égard des passagers handicapés. Que faire ? qui saisir ? les autorités compétentes au niveau national ? En premier lieu, il conviendrait de revendiquer que les groupes de handicapés voyagent sans discrimination. En second lieu et si un règlement de sécurité est vraiment nécessaire, il faudrait demander qu'il soit unique, connu de tous et applicable par tous. Salutations sportives.

Reçu le 11 juillet 1999 de Frédéric:

Je suis étudiant en histoire à Aix-en-Provence. Après des études de sciences politiques, après avoir testé les difficultés d'accès à l'emploi malgré les qualifications, devant cette injustice et parce que nous sommes de plus en plus nombreux, pour revendiquer la place à laquelle nous avons droit, je lance un appel à tous les étudiants handicapés ou non, de la région Aix -Marseille pour lutter contre cette discrimination et proposer dès l'université des passerelles avec le monde du travail ... et non pas retomber dans le ghetto après avoir acquis la liberté et la reconnaissance ... Mobilisons- nous !

Reçu le 19 juillet 1999 de Diane:

Mon problème va vous sembler dérisoire. Vous semblez tous à la recherche de justice et de reconnaissance... J'espère que vous m'apporterez néanmoins quelques réponses. Ma belle soeur est non voyante depuis toujours. Elle a 41 ans et a vécu en milieu "couvé" dans sa famille. Il y a 2 ans, elle a décidé de sortir de sa bulle. Résultat : elle essaie de rattraper un temps perdu et va de galères en galères. Y a t-il des sites de rencontres amicales? J'ai cherché tant que j'ai pu et je n'ai rien trouvé. La situation devient critique car elle commence une dépression; elle est obsédée par le vide qu'elle voit autour d'elle: peu d'amis, pas d'homme dans sa vie, pas d'enfants... tout est noir et nous ne savons plus comment la sortir de là. Notre espoir est de l'aider à rencontrer des gens avec qui elle puisse sortir, aller au ciné, resto. Sa famille et les couples, elle n'en peut plus. Pouvez -vous nous aider? Nous sommes à Bordeaux et même sur le Web, c'est dur d'avoir ce style de renseignements.

Reçu le 20 juillet 1999 de Raymonde Cimino:

"Dans cette veste vit un être humain qui a besoin de votre respect et de votre amour". Ces quelques mots, je les ai écrits sur un quart de feuille de papier que j'avais glissée dans la poche de la veste de costume de mon père, vers la fin février 1997. Le 10 du mois, une listériose avait attaqué son cerveau ; il aurait pu en décéder, mais il a eu la "chance" de s'en sortir hémi-valide et aphasique. Il avait toujours été très dynamique, très actif, levé à 5 heures tous les matins, il faisait tous les jours les courses pour maman et était revenu pour 9 heures. Toutes les vendeuses du Géant Casino le connaissaient pour sa jovialité et ses bonnes blagues. Dès le début, il a fallu lui redonner confiance en lui, il n'osait plus boire ni manger de peur de s'étouffer. Ce furent donc de nombreux repas de yaourts auxquels on mélangeait ses médicaments et que nous lui donnions à la petite cuiller (ses 4 enfants quand nous y étions ; que font ceux qui n'ont pas la chance d'avoir de la famille disponible ? Compter sur les seuls personnels des hôpitaux et maisons de retraites, c'est faire la part belle au rêve !...). Personne ne pensait qu'il pouvait s'en sortir. A 87 ans, pensez-vous, on l'avait dirigé directement sur une maison de retraite non médicalisée, loin de sa ville, donc loin de ma mère. Cela me rappelle le titre d'un article du Monde: "Faut-il tuer les vieux à la naissance ?" C'était à peu près cela. N'étant plus valide, n'ayant plus de "rentabilité humaine", on ne tentait même pas de savoir si quelque chose était récupérable dans cet être humain! Grâce à ma belle soeur, il a été dirigé vers une clinique de rééducation, dans laquelle Môssieur le Médecin Directeur, le voyait gentiment aller de la chaise au lit et vice versa. Mais c'était sans compter sur la Foi de ma mère, mon entêtement à vouloir prouver à tous ces grands messieurs qu'ils feraient bien de faire des stages de mise à niveau et chercher en eux la parcelle d'humanitude que le "système" a si profondément enfouie, et surtout c'était compter sans la volonté énorme de mon père et son éternelle capacité à refuser qu'une situation soit définitive. Le handicap n'atteint pas forcément le libre-arbitre de l'individu, et Dieu sait s'il a pu s'en servir de ce libre-arbitre, depuis février 1997. Maintenant, avec de l'aide et une canne anglaise tripode mieux adaptée à sa "force" il parcourt matin et soir ses 100 mètres dans le couloir de sa maison de retraite. Du côté de la parole, il dit toujours "non" car il est très têtu (c'est déjà un début). Maman me dit qu'aujourd'hui, il a lu sur le courrier quotidien que je lui fais parvenir (groupés par 7 dans une demi-enveloppe) "Dimanche". C'est vraiment le plus beau dimanche de ma vie. Cela ne prouve-t-il pas que rien n'est jamais fini? Je vous tiendrai au courant des autres progrès de Émile, dit Milou, dit Mimile, dit Boum, mon père. Courage à tous. Rien n'est jamais perdu. Écrivez-moi ! par nos échanges nous pourrons peut-être trouver des solutions nouvelles et de la force pour aller plus loin ensemble.

Reçu le 3 septembre de Dumesnil:

Je ne pense pas que le handicap rende fort. Moi, je suis handicapé, et j'en souffre psychiquement et physiquement, chaque jour qui passe. Et la souffrance au jour le jour, ça affaiblit forcément... Dire je suis fort parce que je sais que je suis faible, c'est être masochiste, et idéaliser la souffrance. La souffrance n'a vraiment rien d'idéal.

Reçu le 7 octobre de Jean-Marc Bardeaux:

S'il est vrai que l'idée d'un parti politique de personnes handicapées est ridicule, il est aussi vrai que les plus économiquement faibles d'entre nous ne sont pas défendus au même titre que les chômeurs, les RMistes. Ce qu'il faudrait c'est une organisation regroupant tous les allocataires de minima sociaux. Ainsi, on cesserait de s'ignorer les un et les autres afin de tenter de récupérer quelques augmentations pour chacune de nos catégories. Handicapés de la loi mondiale du fric, unissons-nous !

Reçu le 13 octobre 1999 de Raymonde Cimino:

Des nouvelles de Milou (suite au message du 20 juillet). Trois de ses quatre enfants ont pu le rejoindre pour célébrer ses 90 ans le 27 septembre dernier. Ses cadeaux ? Une casquette chaude avec rabat sur les oreilles pour ses promenades quotidiennes autour de la maison de retraite, une magnifique revue sur les avions de la période 1935/1945 et surtout, le cadeau le plus inattendu que l'on puisse faire à une personne aphasique et hémi- valide, un téléphone portable avec haut parleur incorporé. Et bien croyez- moi si vous le voulez, il a son téléphone en permanence avec lui. Les numéros de téléphone des enfants, petits- enfants et amis sont préenregistrés ; il n'a donc que deux touches à enfoncer et peut "dialoguer" avec ses correspondants. Et là où l'orthophoniste ne trouvait plus à se renouveler, le téléphone portable a pris le relais. "Guitou l'a appelé, aujourd'hui ; si tu avais vu son sourire en reconnaissant sa voix ! Il a prononcé plusieurs mots." Il est moins isolé et ce monde vers lequel il ne peut plus aller normalement vient vers lui ! Et si nous envisagions les technologies modernes comme des instruments de thérapie ? Le téléphone mobile, orthophoniste de demain ?


Reçu le 14 octobre 1999 de Nataly Prud'homme:

Deux hommes, les deux sérieusement malades, occupaient la même chambre d'hôpital. Un des deux hommes pouvait s'asseoir dans son lit pendant une heure chaque après-midi afin d'évacuer les fluides de ses poumons. Son lit était à côté de la seule fenêtre de la chambre. L'autre homme devait passer des journées couché sur son dos. Les hommes parlaient pendant des heures. Ils parlaient de leurs épouses et familles, leurs maison, leurs emplois, leur participation dans le service militaire et où ils avaient été en vacances. Et chaque après- midi, quand l'homme dans le lit près de la fenêtre pouvait s'asseoir, il passait le temps à décrire à son compagnon de chambre tout ce qu'il pouvait voir dehors. L'homme dans l'autre lit commença à vivre pour ces périodes d'une heure où son monde était élargi et égayé par toutes les activités et couleurs du monde extérieur. De la chambre, la vue donnait sur un parc avec un beau lac. Les canards et les cygnes jouaient sur l'eau tandis que les enfants faisaient naviguer leurs bateaux modèles. Les jeunes amoureux marchaient bras sous bras parmi des fleurs de chaque couleur de l'arc- en- ciel. De grands arbres décoraient le paysage et une belle vue de la ville pouvait être vue dans la distance. Pendant que l'homme près de la fenêtre décrivait tout ceci dans le détail exquis, l'homme de l'autre côté de la chambre fermait ses yeux et imaginait la scène pittoresque. Lors d'un bel après-midi, l'homme près de la fenêtre décrit une parade qui passait par là. Bien que l'autre homme ne pût entendre l'orchestre, il pouvait le voir avec l'oeil de son imagination tellement son compagnon le dépeignait avec des mots descriptifs.

Les jours et les semaines passèrent. Un matin, l'infirmière de jour est arrivée pour apporter l'eau pour leurs bains et trouva le corps sans vie de l'homme près de la fenêtre, mort paisiblement dans son sommeil. Elle était attristée et appela les préposés pour prendre son corps. Dès qu'il sentit que le temps était approprié, l'autre homme demanda s'il pouvait être déplacé à côté de la fenêtre. L'infirmière était heureuse de le transférer et après s'être assurée qu'il était confortable, elle le laissa seul. Lentement, péniblement, il se monta vers le haut sur un coude pour jeter son premier coup d'oeil dehors. Enfin il aurait la joie de le voir lui-même. Il s'étira pour se tourner lentement vers la fenêtre près du lit. Tout ce qu'oeil vut, fut un mur. L'homme demanda à l'infirmière pourquoi son compagnon de chambre décédé avait décrit de si merveilleuses choses. L'infirmière répondit que l'homme était aveugle et ne pouvait même pas voir le mur. Elle dit: "Peut-être, il a juste voulu vous encourager."

Épilogue... Il y a un bonheur énorme à rendre d'autres heureux, en dépit de nos propres situations. La peine partagée est la moitié de la douleur, mais le bonheur une fois partagé, est doublé. Si vous voulez vous sentir riche, vous n'avez qu'à compter toutes les choses que vous avez que l'argent ne peut pas acheter. Aujourd'hui est un cadeau, c'est pourquoi il s'appelle le présent.


Reçu le 4 novembre 1999 de Jean Bardeau:

Avec quelques personnes handicapées motrices physiquement dépendantes, nous réfléchissons à un habitat adapté à nos besoins et dont nous voudrions être les gestionnaires. Nous refusons les foyers ghettos où nous serions dépossédés de nos ressources à hauteur des 70 %. Que les personnes ayant tenté de telles expériences de non institutionnalisation ou de désinstitutionnalisation, m'écrivent. Merci.


Reçu le 12 novembre 1999 de Sandrine:

Depuis trois jours mon cousin de 20 ans est dans le coma après un accident de voiture. Je me demande s'il en sort dans quel état il va revenir. Je sais que ce sera dur s'il lui manque des facultés. Jockey de métier depuis 6 mois, il y a peu de chances qu'il remonte sur un cheval ayant eu le bassin fracturé dans l'accident. Je demande juste qu'il s'en sorte. Et même s'il en sort avec des séquelles, handicapé ou non on le soutiendra car nous sommes sa famille et nous l'aimons. Toute personne qui abandonne un être qui lui était cher car il n'est plus comme avant est une personne égoïste, vivre est pour eux une question de priorité et la différence les effraie ! Ce sont eux qui se plaignent les premiers mais pensons à ces victimes de la route souvent innocentes et dans le cas de mon cousin trop jeune ! Merci de nous laisser nous exprimer dans ces moments de cafard.


Lu sur fr.misc.handicap le 15 novembre sous le titre "Un handicapé DOIT être malheureux" et publié ici avec l'aimable autorisation de Catherine, Yoann et Wilfried Pineau:

Bonjour à tous ! Je dois vous dire, même si tout le monde s'en moque, que je suis terriblement déçue ! En effet, moi qui était heureuse d'avoir trouvé un forum sur le handicap [celui de fr.misc.handicap NDPHI] en général où je pensais que les gens pouvaient s'exprimer librement sans arrière pensée. Je croyais, naïvement, c'est vrai, que c'était un forum où l'on pouvait échanger des expériences de vie, où l'on pouvait apprendre et réfléchir avec les autres pour avancer dans sa propre existence... Je pensais que l'on pouvait dire tout simplement : "voilà, moi je suis comme ci ou comme ça, mais je suis heureux et je suis sûr que vous aussi vous pouvez l'être. J'ai réussi à dépasser mon handicap avec telle ou telle démarche, j'ai retrouvé l'estime de soi, c'est vrai que ce n'est pas facile tous les jours, mais je veux croire que la vie est belle." Alors, je dis quoi à mon petit garçon maintenant ?... Tu sais, Yoann, tu ne marcheras jamais, tu auras des difficultés pour parler, pour être autonome, pour avoir ta place dans la société. Mais le pire, c'est que tu n'as pas le droit d'être heureux, car tu risquerais de déranger beaucoup plus que si tu étais "seulement handicapé". Eh bien, malgré tout, il y a une chose que je veux qu'il sache : "handicapé heureux ", ce sont deux mots qui vont très bien ensemble, et s'il comprend qu'il a le droit au bonheur et que c'est à lui de le construire avec ce qu'il a à sa disposition (et c'est vrai qu'au départ on ne peut pas dire que je l'ai gâté: un corps et un cerveau lésé, pas de fortune, une famille autour de lui qui ne sait pas faire autre chose que d'aimer). S'il y parvient, alors moi je serais une maman heureuse et fière d'avoir pour fils un garçon pas comme les autres... Un garçon qui aime sa vie tout simplement. Il y a juste une chose auquel il n'aura pas droit, c'est de se connecter à ce forum... [toujours celui de fr.misc.handicap NDPHI] Car je ne vois ici que des handicapés de la vie, du bonheur et du respect des autres.

PS de Wilfried : Syllogisme : Yoann est handicapé. Or un handicapé n'a pas le droit d'être heureux. Donc Yoann n'a pas le droit d'être heureux.

PPS de Catherine : Yoann est heureux. Or un handicapé n'a pas le droit d'être heureux. Donc Yoann n'est pas handicapé ! :)


Reçu le 19 novembre 1999 de Patrice:

La vie présente toujours deux cotés, le positif et le négatif. En tant que personne handicapée je pense que nous sommes devant cette situation : prendre notre handicap pour un boulet (négatif) ou bien comme un tremplin (positif) pour savourer la vie telle une bonne pomme ou une bonne bière ; pour ma part mon handicap me sert pour une thèse de maîtrise sur "comment accepter la venue d'une personne handicapée", ma limite me sert de tremplin pour aller plus loin. Pour finir je crois qu'il faut utiliser le maximum du potentiel humain...


Reçu le 10 décembre de Philippe Barraqué:

A lire tous ces témoignages, il y a de multiples façons de vivre son handicap ; chaque personne est unique et accueille l'adversité avec les moyens qu'elle a à sa disposition. Certaines en feront une force, d'autres auront plus de peine à émerger. Nous ne sommes pas de toutes façons, valides ou handicapés, nés sur un plan égalitaire. Certains ont des dons, des talents, d'autres cherchent les leurs. Confronté au quotidien à l'handicap (ma compagne a une infirmité motrice cérébrale, elle est avocate dans un cabinet américain), je mesure en tant que "valide" combien le chemin est difficile. Il n'a jamais été "confortable" d'être hors- norme, et partager la vie d'une personne handicapée est une autre façon d'être stigmatisé par certains regards, certaines idées bien arrêtées sur la différence. Il y a à cela plusieurs manières de réagir : ignorer les réactions négatives des autres ou entamer le dialogue. Je suis pour la deuxième solution. Combien d'idées reçues, de tabous hérités de notre éducation judéo- chrétienne tomberaient par un usage intensif de la communication, tout autant pour le quidam de la rue que pour tous ceux qui ont une responsabilité politique. En France, beaucoup d'efforts ont été faits pour rendre accessible les lieux, mais peu pour faire évoluer les mentalités. A cela, il faudrait que ce ne soit pas seulement les associations de handicapés qui s'expriment, mais bien tous les "acteurs" de l'handicap, vous, moi, tous les communiquants potentiels.


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