Ryadh Sallem est un handisportif remuant. Il a lancé une campagne de pétition pour réclamer une couverture journalistique du handisport et des Jeux Paralympiques. Et milite pour le professionnalisme, seule solution à ses yeux pour assurer la médiatisation et l'avenir du sport des personnes handicapées...

Le Petit Handinaute : Pourquoi dénoncez- vous une faible médiatisation du handisport en France à l'occasion des Jeux Paralympiques de Sydney 2000 ?
Ryadh Sallem : Je ne comprends pas pourquoi on met à toutes les sauces que le sport, les valeurs humaines et toutes ces qualités seront celles du 3e millénaire et que lorsqu'il y a des choses qui représentent justement toutes ces valeurs les médias français n'en parlent pas. La presse va faire quatre pages sur le transfert de tel joueur, sur la petite amie de tel sportif : quel discours tient- on dans ce pays quand, sur le terrain, ça n'a plus rien à voir ? A partir du moment où on dit que le sport est quelque chose d'important, que ça donne des valeurs fortes, que ça permet de se battre contre l'exclusion, pour l'acceptation des différences, pour l'insertion des jeunes des cités, etc. et qu'à côté de ça, volontairement, on met à l'écart toute une population de sportifs, c'est inqualifiable !
LPH : Mais n'est-ce pas justement cette population de sportifs qui se met elle- même à l'écart ?
RS : Pour l'instant on ne l'a jamais mise en valeur et ce n'est pas elle qui détient les clés des médias : on n'a pas encore de sportif handicapé rédacteur en chef dans un grand réseau. Ce qui me fait réagir, c'est aussi quand j'entends les dirigeants d'une chaîne de télévision dire qu'il n'y a pas de public pour le handisport, que c'est purement économique, et qu'en même temps ils diffusent trois quarts d'heure de fléchettes ou qu'ils présentent un sport sorti de nulle part ! Quand on fait la comparaison entre le nombre de licenciés de cette discipline en France et le nombre de licenciés handisport, rien que là- dessus, au niveau public on a déjà un pourcentage. J'ai donc lancé une pétition pour pouvoir apporter la preuve qu'il y a un public qui s'intéresse, que les gens ne sont pas hostiles à l'idée de voir du handisport à la télé. Je me bats vraiment pour l'esprit du sport.
LPH : Le problème ne vient-il pas à la fois de la méconnaissance du handisport chez les journalistes sportifs et d'un certain déficit de communication de la part de la Fédération Française Handisport?
RS : Il ne faut pas oublier que la FFH gère 34 disciplines et que ses budgets ne lui permettent pas forcément d'avoir une communication similaire à celle de la Fédération Française de Football ! Pour moi la responsabilité ne vient pas de la FFH. Quand on a une athlète qui est championne du monde dans une discipline, qui a produit tant d'efforts pour faire hisser le drapeau français, chanter la Marseillaise, il n'y a pas deux Marseillaise, pas plus qu'il n'y a deux drapeaux qui représentent la France. Pourquoi ne pas citer la personne et la médaille apportée au pays ? Que les journalistes soient ou non formés au handisport, ils peuvent toujours publier une information : on ne leur demande même pas de venir faire un sujet, expliquer les classifications, les points, etc. mais au moins dire voilà, l'équipe de France handisport a été championne olympique ou a battu tel ou tel record. Mais cette information- là, même s'ils l'ont, ils ne la diffusent pas !
LPH : Ce défaut de diffusion serait- il dû à un désintérêt des médias pour les disciplines handisport?
RS : A une méconnaissance et une peur, plutôt : les journalistes que j'ai rencontrés m'ont dit "oui, mais on ne connaît pas très bien le monde du handicap". Ils font un amalgame entre information et voyeurisme : pour eux, parler du handicap c'est du voyeurisme. Ils n'ont pas encore compris que parler d'une performance ce n'est pas forcément parler du handicap. Moi quand je revendique qu'on parle du handisport, je ne demande pas qu'on parle du handicap mais de la performance. Et c'est là qu'est le problème.
LPH : Vous avez participé à des compétitions internationales qui vous ont notamment emmené jusqu'en Australie en 1998 pour la Coupe du Monde de handibasket. A cette occasion, les matches étaient diffusés tous les soirs à la télévision nationale australienne... Quelle leçon en tirez- vous ?
RS : Un grand respect. On connaît la notoriété de ces médias au niveau de leur efficacité, de leur pouvoir d'impact, et en même temps ils ne font pas de cadeau, ils ne sont pas du tout mercantiles : quand ils font du "people" ou quand ils font du reportage, ils taillent dans le vif du sujet et ils ne se posent pas de question. On voit ainsi certaines athlètes handicapées se faire "massacrer" au même titre que les valides : "ok vous voulez jouer le jeu, on va jouer le jeu à fond" ! Autre exemple : sur le mur de l'aéroport, une fresque géante représentant l'équipe australienne de handibasket dans un traitement similaire à celui réservé chez nous à l'équipe nationale de football... En France, il n'y a rien de tel, et en plus on est bénévoles !
LPH : Justement, parlons finances : un phénomène de professionnalisation commence à apparaître dans notre pays, notamment dans le tennis handisport. N'y a- t-il pas, à travers la médiatisation, une volonté d'évoluer vers ce statut professionnel et de vivre de l'activité handisport ?
RS : Je pense que c'est peut-être ce côté professionnel qui va "sauver" le handisport. On peut trouver dommage d'en arriver là mais que faire d'autre ? Le handitennis est devenu quasiment professionnel et les médias en ont parlé. Donc là où il y a l'argent il y a les médias et vice versa. Avec tous les risques que cela implique. Mais on n'a pas trouvé de meilleure formule et toutes ces belles paroles sur le côté humaniste du sport ne sont au final qu'une "belle utopie" qu'on nous fait avaler... Bien sûr, quand il y aura du professionnalisme il y aura du dopage dans le handisport autant que chez les valides : dans le sport de haut niveau, on est des gladiateurs au sein d'une arène et on se donne en pâture au grand public et aux médias. A un moment donné, c'est ce qui vous fait vivre et soit vous jouez le jeu, et dans ce cas- là votre carrière peut être "top", soit vous ne jouez pas le jeu et vous ferez partie des bons mais simplement dans le bon sens, de ceux qui ne seront pas dans la lumière... Comment voulez- vous demander à quelqu'un de faire une demi- douzaine de matches par semaine à fond, d'être tout le temps au meilleur de sa forme et lui dire en même temps : "tu ne peux pas prendre ceci ou cela parce que ce n'est pas bien" ?
LPH : Vous participiez récemment à une conférence de presse aux côtés de Marie- George Buffet, ministre de la Jeunesse et des Sports, et elle soutient votre campagne publique. Que lui direz-vous quand vous la reverrez ?
RS : Je la remercierai de nous avoir invités, d'avoir porté un regard sur notre pétition et je lui demanderai concrètement quelle sera la politique du ministère vis à vis du handisport : je sais que 2 milliards de Francs ont été débloqués pour les valides mais j'ignore quelle part a été réservée au handisport. Y aura- t-il enfin en France des actions concrètes ?
LPH : Pensez-vous que la FFH ait encore un avenir au troisième millénaire ou les disciplines handisport doivent- elles se fondre chacune dans les fédérations valides qui les concernent ?
RS : Je pense que le handisport aura toujours un avenir parce qu'il y aura toujours des handicaps et qu'il faudra toujours créer des sports spécifiques pour certaines pathologies qui n'entreront dans aucune fédération valide. A ce niveau- là, la FFH aura son rôle à jouer pour développer ces nouveaux sports. Le quadrugby, par exemple...
LPH : Pourtant, il semble que la FFH ne souhaite pas développer ce sport en France pour ne pas faire de l'ombre au foot- fauteuil...
RS : C'est sa politique actuelle mais je pense que dans l'avenir elle changera. Pour l'instant, elle a d'autres priorités. Je ne suis pas derrière les bureaux, je suis un athlète : je ne juge pas les décisions qui sont prises. Laissons le temps aux choses d'évoluer ! La FFH ne développe pas le quadrugby parce qu'il n'y a peut-être pas assez de tétraplégiques qui s'intéressent à cette discipline et si demain les médias parlaient du quadrugby et montraient quelques petites choses, peut-être que ça donnerait envie à ceux qui se morfondent dans un appartement d'aller taper dans un ballon au lieu d'attendre la mort. La FFH, contrairement à la télé, n'est pas chez les gens !
Propos recueillis par Laurent Lejard
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