Une maladie dégénérative contraint, depuis l'âge de 23 ans, Béatrice Hess au fauteuil roulant. Cela ne l'empêche pas d'être une sportive accomplie au palmarès impressionnant - notamment 6 médailles d'or aux Jeux paralympiques d'Atlanta (1996) - mais également une femme épanouie au parler franc...

Le Petit Handinaute : Pourquoi avoir choisi la natation ?
Béatrice Hess : Tout simplement parce que c'est ce que l'on vous fait faire en centre de rééducation ! Pour moi, nager était au départ une contrainte qui est devenue progressivement un plaisir : c'était une façon de me battre ; c'est devenu une évasion, un moyen de sortir du centre en participant à des compétitions.
LPH : Quelles difficultés rencontrez-vous pour accéder aux installations sportives ?
BH : A Colmar, la ville dans laquelle j'habite et je m'entraîne, la piscine est maintenant bien aménagée avec plan incliné et toilettes adaptées. L'accessibilité était médiocre et j'ai demandé à ce qu'elle soit améliorée : la municipalité l'a fait parce que je suis connue et que la télé était venue constater. Lors de compétitions ou de manifestations handisport dans d'autres villes, il m'est arrivé d'être portée par des militaires pour entrer dans des installations non accessibles !
LPH : Les médias s'intéressent beaucoup à vous...
BH : Lorsque je suis revenue médaillée des Jeux Paralympiques d'Atlanta, j'ai été projetée dans l'univers des médias et je me suis efforcée de répondre. Il y a dans tous les sports des figures emblématiques qui parlent de leur discipline. J'ai profité de cette aubaine pour populariser le handisport dans des émissions nationales de télévision et de radio. Dans ma région, je visite les écoles, les maisons de retraite et même les prisons. Je fais oeuvre d'éducation parce que j'ai plusieurs étiquettes : mère de famille et femme sportive. Le résultat, c'est qu'entre les jeux d'Atlanta et ceux de Sydney on parle du handisport : nous existons aussi en dehors de ces compétitions. Le problème est le même pour beaucoup de disciplines. On n'en parle que lorsqu'il y a des records ou des performances. Nous, les porte- drapeaux, nous donnons pour mission d'attirer l'attention de la presse : nous pouvons ainsi faire naître l'espoir, chez d'autres personnes, de réussir à leur tour.
LPH : L'avenir du handisport résiderait-il dans l'intégration avec les clubs et les fédérations de valides, tel que cela se pratique dans certains pays ?
BH : C'est ce que l'on a fait dans mon club, à Colmar. Tous les sportifs s'entraînent ensemble, valides et handicapés, avec le même encadrement. Les nageurs ont une séance spécifique handisport dans la semaine, toutes les autres mêlant handisportifs et valides de tous âges. Les enfants ont des compétitions intégrées, adaptées à leur niveau. Tous les quinze jours, je participe à une compétition mixte valides- handicapés et les jeunes font la même chose.
LPH : Pensez-vous que cette approche puisse être développée dans d'autres sports et clubs français ?
BH : Je dirais que c'est l'avenir. Pour obtenir des performances, il faut de plus en plus travailler, il faut davantage se confronter à d'autres athlètes. Pour multiplier les séances d'entraînement, il faut beaucoup de créneaux horaires pour accéder aux stades comme aux piscines. Ces créneaux sont attribués à la majorité, les minorités se débrouillent toutes seules. Si les handisportifs veulent des résultats, ils doivent bénéficier des moyens des clubs de valides, qui eux disposent d'un encadrement compétent qu'ils peuvent payer. Leurs entraîneurs n'ont pas d'a priori sur le handicap. Cette approche permet de passer l'obstacle, c'est un plus. C'est aussi une occasion d'être stimulé en se confrontant aux valides.
LPH : La Fédération Française Handisport est-elle en accord avec cette conception ?
BH : La FFH connaît le travail que nous effectuons et a signé des conventions avec quelques fédérations sportives de valides. Après les jeux d'Atlanta, à la faveur d'émissions de télévision, j'ai réclamé haut et fort cette ouverture. Je participe à une mission dans le cadre du ministère de la Jeunesse et des Sports qui travaille sur l'insertion et notamment pour que les fédérations valides ne ferment plus leurs portes aux handisportifs. Il faut adapter, bien sûr, comme je le fais en proposant à des handicapés lourds de concourir avec des enfants parce que les niveaux sont équivalents et que tous ont leur chance de gagner. Le but, c'est de stimuler et d'apprendre à se connaître.
LPH : Pour vous le sport est un bon moyen d'accepter le handicap...
BH : Oui, parce que ça permet de revaloriser son corps par rapport à soi- même, de montrer que l'on est capable de faire quelque chose et d'être reconnu par les autres, le public. Avant Atlanta, j'étais "la handicapée qui fait du sport" et maintenant je suis la sportive handicapée. C'est très important, le fauteuil est passé au second plan. Quel est le rêve de tout handicapé ? Faire oublier son handicap !
LPH : L'évolution du niveau des compétiteurs entraîne-t-elle une professionnalisation des handisportifs ?
BH : La professionnalisation dépend des moyens financiers. Il faut quand même savoir que la plupart des handisportifs en sont de leur poche pour payer équipements et déplacements. Il ne faudrait pas que se reproduise ce qui se passe chez les valides, faire des résultats pour de l'argent car alors le dopage viendrait. Car le dopage existe aussi en handisport, mais à moindre échelle parce qu'il y a moins d'enjeux financiers. Des gens croient qu'en handisport ils peuvent se le permettre parce qu'ils croient qu'il n'y aura pas de sanction. Certains sportifs étrangers se sont dopés dans des compétitions handisport en s'imaginant qu'il n'y aurait pas de contrôle mais ils se sont trompés : aux Jeux d'Atlanta il y en a eu, ainsi qu'en championnat de France. Si on veut être considérés comme des sportifs de haut niveau, il faut des contrôles au même niveau. Il n'y en a pas encore assez. Les jeunes pourraient se dire : "Béatrice n'est pas contrôlée alors on peut se doper pour obtenir les mêmes résultats". On véhicule une image, il ne faut pas l'oublier.
LPH : Des handinageurs ont-ils été contrôlés positifs ?
BH : Pas à ma connaissance. Pour l'instant il n'y a pas d'enjeu, nous ne sommes pas assez de prétendants aux titres internationaux. Entre nous et ceux qui arrivent il y a encore une grande barrière, ce qui n'est pas le cas chez les valides. Cela va changer : la nouvelle génération est en sport- études avec les valides et on se rend compte du changement avec l'équipe de France junior. Précédemment, le fossé était tellement grand que le dopage ne servait à rien pour celui qui était derrière. Les handicapés sont aussi plus préoccupés de leur santé, pensant qu'ils ont déjà assez "morflé" comme ça...
LPH : Vous participiez à l'inauguration puis au coup d'envoi du Mondial de football en 1998. Vous aviez pu vous entretenir avec le Président de la République et la Ministre de la Jeunesse et des Sports. Que leur avez- vous dit ?
BH : Je les ai remercié de nous inviter et de nous représenter parce que nous faisons partie d'une population sportive qu'il ne faut pas oublier. Je leur ai dit qu'en me conviant, ils avaient invité handisport. Nous avons pratiquement les mêmes règlements que les valides et c'est très important. On nous demande de faire un temps minimal pour concourir et d'avoir le même nombre de compétiteurs pour obtenir une médaille, c'est la même sévérité. Si nous remplissons ces obligations, nous avons droit à être reconnus exactement de la même manière, comme des grands sportifs.
LPH : Les médaillés olympiques français reçoivent une prime versée par l'État...
BH : 250.000 francs pour chaque médaille d'or, et moi je devrais être riche avec les six gagnées à Atlanta ! Mais non, nous n'avons pas cela. Une enveloppe a été répartie proportionnellement entre les médaillés d'or, d'argent et de bronze soit 5.000 francs par médaille d'or. Ce n'est pas normal si on veut l'égalité. On est obligé de faire le même travail, d'avoir les mêmes devoirs, de respecter la même charte. Pourtant, si on regarde le passé, on peut mesurer l'acquis : avant Atlanta, on n'avait rien du tout ! Mais ce n'est pas suffisant par rapport aux efforts : j'ai l'entraînement d'un valide, avec les mêmes méthodes, et j'essaye de faire comprendre qu'on devrait avoir droit à la même chose. L'objectif n'est pas de devenir riche, mais il y a tellement de pratiquants qui mettent de leur poche ! Je suis reconnue sportive de haut niveau par le ministère et cela me donne droit à une bourse de 30.000 francs par an : c'est quoi par rapport à un valide? On est bien content de l'avoir pour arriver à payer les déplacements lors des compétitions internationales. La fédération ne peut pas les financer en dehors des Jeux. Nous avons des stages obligatoires que nous devons payer de notre poche. Ça dépasse la passion (rires) !
LPH : Les fédérations anglo-saxonnes semblent avoir plus de moyens...
BH : La fédération anglaise de natation dispose de deux millions de francs pour son fonctionnement et en France nous avons 50.000 francs ! Les espagnols disposent des moyens de la ONCE [Organisation nationale des aveugles, gestionnaire de la loterie nationale d'Espagne NDLR] : ils arrivent avec une équipe de 50 nageurs, un staff de 20 personnes avec talkies- walkies, masseurs... Nous on a du mal à avoir un kiné bénévole ! C'est bien de côtoyer les valides, mais là on sait quels moyens ils ont. Nous, en handisport, nous sommes entièrement voués au bénévolat et ça ne va plus : on ne peut pas nous demander d'être professionnels dans le travail si on n'a que des bénévoles à notre service. Les gens disent "je donne déjà assez de mon temps, soyez contents". Dans les fédérations valides, ils sont tous payés.
LPH : Pour vous, l'amélioration du niveau passe donc par un encadrement réellement professionnel.
BH : Voila ! Et parce qu'on n'y arrive pas financièrement, il faut aller chez les valides. Clair et net !
Propos recueillis par Laurent Lejard

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