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Le Petit Handinaute : entrevue
Cela fait vingt ans que Jacques Dejeandile est paraplégique, à la suite d'un accident. Il était alors tout jeune bachelier et animait des émissions dans une radio locale basée en Italie. Des études de Droit l'ont conduit à entrer en journalisme, à Radio Monte Carlo puis à Radio Baie des Anges (Nice) avant de faire son entrée sur le petit écran...

Photo : M. Jacques Dejeandile au Téléthon 1998 à Angers. © France 2 / Gilles Scarella


Le Petit Handinaute : Quelles conséquences votre accident a-t-il eu sur votre orientation professionnelle ?

Jacques Dejeandile : Lorsque je me suis retrouvé à dix-neuf ans en fauteuil, après avoir surmonté le découragement j'ai suivi la voie de la sagesse pour entreprendre des études de Droit. J'avais toujours la fibre de la communication, le désir de faire de la radio et quand une radio libre s'est créée à Nice, j'ai tapé à leur porte. Avec l'expérience acquise en Italie et sur RMC, j'avais de l'avance sur les jeunes qui découvraient la radiophonie et on m'a engagé tout de suite. J'y suis resté dix ans, passant par toutes les tranches horaires. Je n'étais qu'une voix, les auditeurs ne savaient pas que j'étais en fauteuil. Après quelques années, j'ai demandé à présenter les journaux d'information. Je m'y suis très vite ennuyé : on ne pouvait pas mettre son grain de sel personnel. Je suis repassé à l'animation, tout en proposant à France 2 une chronique sur le handicap dans une émission matinale. Monique Cara [productrice NDPH] m'a donné ma chance et cela fait maintenant dix ans que je présente cette rubrique hebdomadaire d'information pratique. Je me demandais au début "qu'est-ce que tu vas pouvoir raconter sur les personnes handicapées pendant six mois ?" Mais en fait, je constate qu'il y a toujours ce besoin d'information.

LPH : Rencontrez-vous des difficultés dans votre carrière du fait de votre handicap ?

JD : Forcément, parce que quand on est une personne handicapée on réfléchit au handicap mais on a aussi d'autres sujets de réflexion. Ce que je voudrais maintenant, c'est que l'on dise que Jacques Dejeandile est un journaliste auquel on peut proposer un talk-show quotidien sur autre chose que sur le handicap. Pour l'instant, ce n'est pas rentré dans les moeurs. C'est vrai qu'on voit d'abord le fauteuil. Quand je discute avec les producteurs d'émissions, ils sont tout à fait chauds pour me confier autre chose, mais ils craignent d'être accusés d'utiliser le fauteuil roulant, ils redoutent l'image que ça pourrait donner.

LPH : Un journaliste handicapé ne pourrait donc traiter que du handicap ?

JD : C'est peut-être moi qui me suis pris au piège en proposant cette chronique, mais je m'étais dit à l'époque que le fauteuil pourrait m'aider à surmonter certains obstacles. Je me suis peut-être mis dans un carcan involontairement, un peu comme le jeune premier auquel on ne fera jouer que des rôles de jeune premier tout au long de sa carrière. On me dit "côté handicap tu es bon, mais pour le reste, il n'y a pas d'ouverture".

LPH : Avez-vous proposé des projets d'émissions évoquant d'autres thèmes ?

JD : Bien sûr. A chaque fois on m'a répondu "oui c'est bien, mais on n'est pas sûr que le public est prêt à admettre qu'une personne handicapée parle de ça". Voilà. J'ai proposé aussi un vrai magazine sur le handicap à France 2, France 3 et La Cinquième, tout le monde me dit "il faut le faire", et en fait rien n'aboutit. En France, on n'est pas encore assez ouvert à la différence et à la diversité.

LPH : Quelle image pensez-vous que votre hiérarchie a de vous ? Celle d'une personne handicapée qui fait du journalisme ou celle d'un professionnel parmi d'autres ?

JD : Je pense être reconnu pour la qualité de mon travail. Soyons honnêtes, au bout d'un moment, votre personnage disparaît et on est bien obligé de regarder votre compétence. Si je n'avais été "qu'un" journaliste handicapé, il y a longtemps que je ne serais plus là !

LPH : Votre travail fait de vous un observateur de la condition des personnes handicapées en France. Quel regard portez-vous sur l'état de leur intégration sociale vingt-cinq ans après la loi d'orientation?

JD : Je crois que la loi de 1975 a besoin d'être dépoussiérée, mais les personnes handicapées ne sont pas assez actrices de leur quotidien. J'aimerais bien qu'elles se remuent un peu. Elles sont très dépendantes des associations, et leur volonté de mobilisation ne dure guère que le temps d'une assemblée générale ; après, chacun rentre chez soi. Il est vrai que pour beaucoup, agir est difficile tant les situations vécues sont délicates. Souvent, les gens n'ont pas de service de transport ni d'aide à domicile. Quand on voit les difficultés actuelles, notamment les cas de discrimination dans le transport aérien chez Air France par exemple, il faut retrousser les manches et se battre et on ne le fait pas assez. On vous refuse le transport pour des raisons de sécurité ou alors on vous place un peu n'importe où, tout le monde y compris le personnel d'Air France est d'accord pour dire que c'est lamentable mais personne ne bouge. Il y a une démobilisation des gens, des associations, du gouvernement. Heureusement qu'il y a quand même quelques personnes qui protestent et font des procès même si je trouve aberrant qu'on en arrive à cette extrémité.

LPH : Au cours de vos déplacements et tournages professionnels, est-il arrivé que vous ne puissiez pas entrer dans un lieu, rencontrer un interlocuteur ? Comment gérez-vous l'inaccessibilité ?

JD : Je le fais au coup par coup. Avec Air France, s'il y a problème je hurle, j'appelle le superviseur, j'utilise mon bagout et la connaissance que j'ai du système. Devant des marches, soit l'équipe de reportage me hisse, soit on fait l'interview ailleurs. Je me protège aussi en préparant le tournage de façon à prévoir les difficultés liées à l'inaccessibilité. Mais quand on fait ce métier, il faut parfois accepter d'être dépendant des autres, même si cela ne me plait pas beaucoup : c'est ça ou rester à la maison.

LPH : Vous êtes probablement, en France, le plus célèbre des journalistes handicapés. Pensez- vous être un modèle de réussite ?

JD : Ce n'est pas mon ambition. Ce que j'essaye de faire à ma petite échelle, c'est de montrer qu'il y a des choses qui se font, des gens qui se battent et faire passer le message de la combativité auprès des handicapés comme des valides : "vous pouvez, si vous le voulez trouver du travail, faire des études ; ce n'est pas facile, mais il y a des gens qui l'ont fait et pourquoi pas vous ?"

Propos recueillis par Laurent Lejard



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