
LA ROCHE TARPÉIENNE EST PROCHE DU CAPITOLE Onze ans après Freaks, Geneviève de Kermabon proposait en Avignon une adaptation de Richard III. Adaptation, parce que cette pièce sur la tyrannie devenait plutôt un drame du mal d'amour. Une mienne amie shakespearienne pur jus n'a guère apprécié, mais à mon humble avis, le propos se défendait pleinement. Dans cette guerre civile féroce entre deux familles qui se disputent le trône d'Angleterre, c'est l'âme la plus noire qui devait l'emporter. Jusqu'au désastre final. Les représentations furent marquées par le sceau du malheur. Le rôle-titre devait être tenu par Jean-Claude Grenier, qui mourut cet hiver, au moment des premières répétitions. Remplacé par Hervé Paillet, celui-ci se cassa une jambe durant la scène finale de la répétition générale. Quant au Mistral, il est venu nous rappeler qu'une armature métallique couverte d'une bâche ne constitue pas une scène de théâtre ! Un fond de scène semi-circulaire, des portes et fenêtres rouges, escalier et sol noir : le décor est planté, sang et noirceur. Hervé Paillet est immobile, dans un fauteuil ; il déclame son texte. C'est la volonté de Geneviève de Kermabon, metteur en scène, qui a tenu à sauver les représentations ; lorsque Ratcliff tient la veste de Richard, il est Richard, il est son interprète dans l'action. Ce travail d'imagination, un grand tiers des spectateurs s'est refusé à le faire, quittant la salle lors de l'entracte. A moins que ce soit la violence exacerbée (les exécutions de Clarence, d'Hastings, de Lancastre, de Buckingham sont particulièrement cruelles) qui ait fait fuir. Ou bien les prouesses physiques demandées aux comédiens ; le chaos des corps et des sentiments voulus par Geneviève de Kermabon n'a pas laissé le public d'Avignon indifférent. Un grand moment d'émotion et de réflexion sur les dégâts du manque d'amour. ![]() Entretien avec Geneviève de Kermabon au sujet de son adaptation de Richard III. LPHI : Quelle est votre approche du travail avec des comédiens handicapés ? Comment prenez-vous en compte leur spécificité ? Geneviève de Kermabon : Je fais le même travail avec n'importe quel acteur. En fait, je me sers de la personnalité des comédiens. Les spectateurs éprouvent une sensation par rapport aux acteurs et je joue avec le fait que des gens ne soient pas "standard". Hervé Paillet, bien que privé de jambes, est un acrobate physiquement balèze. Présenter des comédiens handicapés au théâtre est un faux problème : où est la monstruosité ? Il faut considérer chaque être humain comme il est. Quelqu'un d'aveugle ne voit pas mais entend et perçoit mieux. On peut cultiver la différence sans ressentir le besoin de démontrer quelque chose. Mais à vrai dire, le côté social de la prise en charge des handicapés m'échappe un peu. LPHI : Vous présentiez en Avignon il y a onze ans une adaptation théâtrale de Freaks, le mythique film de Tod Browning. Quelles avaient été les réactions ? G de K : Freaks a choqué certaines personnes handicapées, d'autres ont adhéré au spectacle. Les journalistes étaient très embêtés dans l'ensemble ; ils ne savaient pas comment qualifier les comédiens, monstres ou handicapés ? Nous voulions simplement raconter une histoire d'amour entre des personnes physiquement différentes. Nous avions aussi présenté, avec la troupe, des numéros d'acrobates devant un public de handicapés moteurs lourds. Les éducateurs ont eu des réactions négatives, nous reprochant de générer une frustration chez leurs "pensionnaires". LPHI : En quoi le handicap physique de Richard le rend-il monstrueux ? G de K : Richard souffre du regard des autres, et plus particulièrement de celui de sa mère. Cette absence d'amour le rend calculateur, l'oblige à obtenir ce qu'il veut autrement que par la séduction. Il doit en permanence argumenter, être fort dans ses actes. Il subit aussi l'injustice de la fratrie ; le beau Clarence doit obtenir le royaume de son droit d'aîné. Il faut donc que le frère obstacle meure pour rendre possible l'accès au trône. Mais sa vie aurait peut-être été différente s'il avait eu droit à l'amour. Tous les protagonistes de cette pièce sont des monstres, la mère, la tante, le frère. Personne n'est innocent dans cette histoire : il faut se maintenir au pouvoir par tous les moyens. Dans ce contexte, Richard prend sa revanche sur l'adversité et le manque d'amour. LPHI : Est-il plus difficile de travailler avec des comédiens handicapés ? G de K : Il n'y a pas le monde des handicapés et le monde des valides. Au cours des auditions des gens m'ont embêtée par leurs revendications, trop assistés à mon sens. Il y a ceux qui veulent en sortir, et je me sers de la vie que je vois. Dans Freaks, un rôle était tenu par une femme sans bras ni jambes ; ses propres parents lui disaient : "tu n'as pas droit à l'amour". Le handicap vient droit du regard des autres. Jean-Claude Grenier était tellement libre dans sa tête, bien qu'atteint de la même maladie que Michel Petrucciani, dès le premier regard, la première parole échangée, tout changeait on oubliait son aspect physique. On ne peut pas être assisté tout la vie. Mais une fois encore, c'est facile à dire pour moi... Hervé Paillet, une passion contrariée pour le théâtre. Hervé Paillet a rencontré les planches il y a une douzaine d'années et participe pour la deuxième fois au Festival d'Avignon en interprétant le rôle titre de la pièce de William Shakespeare, Richard III. Ce trentenaire réservé, amputé des deux jambes depuis sa prime enfance, fut champion d'haltérophilie : deux participations aux jeux Paralympiques, un titre de vice champion olympique, un autre de champion du monde. "Je soulevais quatre fois mon poids !" précise-t-il. Lors d'un séjour dans un centre pour jeunes handicapés, il rencontre un animateur qui souhaite monter des pièces de théâtre ; c'est ainsi qu'il interprète son premier rôle, celui de l'Avare dans la pièce de Molière. Sa carrière professionnelle démarrera sur une autre rencontre : Denise Legrix lui fait connaître Geneviève de Kermabon qui prépare une adaptation théâtrale de Freaks. Il y jouera Frozo, un acrobate qui effectue un numéro de funambule, face à un public décontenancé qui ne verra dans ce spectacle qu'une "exhibition de monstres" et ne saura pas comprendre cette histoire d'amour entre des êtres physiquement hors normes. Dix années séparent Freaks et Richard III, sans autre rôle au théâtre, l'absence de propositions intéressantes ayant détourné le comédien de la scène. Pourtant, il explique : "tout est langage, il y a une partie de moi qui ne s'exprimait pas, le fait de travailler avec Geneviève de Kermabon fait qu'une partie de ce que je suis s'exprime en scène. Il y a de la poésie dans son travail, bien loin de la provocation gratuite". Au sujet de son rôle dans la pièce de Shakespeare : "je joue Richard III, pas une personne handicapée". Rappelons que la mise en scène avignonaise exploitait ses capacités de déplacement et ses qualités d'acrobate, dont son accident durant la générale nous a privé. Reverra-t-on Hervé paillet sur une scène ? Sa curiosité, son envie de voir autre chose, de ruer dans les brancards l'y incitent, mais il avoue avoir une approche utopique du théâtre : "en France, il est difficile de sortir des rôles de handicapé"... |