Retrouvez-nous désormais toutes les semaines sur www.yanous.com !
Le Petit Handinaute Illustré - Carnets de festivals 1999 : Jeux de mains, ou la vie d'Hélène Keller au Festival Off d'Avignon
JEUX DE MAINS,
OU LA VIE D'HÉLÈNE KELLER

Théâtre de 7 lieues à Vélizy (Yvelines)


Voilà ce que l'on peut appeler une pièce édifiante. Une enfant sourde-muette et aveugle entre dans la prestigieuse université de Harvard pour y étudier puis y enseigner (l'enfance d'Hélène Keller est racontée dans le film "Miracle en Alabama"). L'oeuvre, écrite par Génestia Giachino et mise en scène par Michel Alban, est une suite de saynètes, moments clés de la vie d'Hélène Keller : son enfance dans l'enfermement de l'absence de langage, l'arrivée d'une institutrice qui dompte Hélène au prix d'une lutte physique incessante, l'amour débordant et protecteur des parents, la découverte d'un langage signé puis du monde extérieur, etc.

Il y a beaucoup d'émotion dans cette pièce, volontairement suscitée, au risque de forcer un peu le trait. Précisons qu'elle était initialement écrite pour un public d'adolescents. Génestia Giachino fait ici un travail d'éducation remarquable ; elle montre qu'avec beaucoup d'amour et de volonté, on peut surpasser un handicap lourd et réussir à faire quelque chose de bien de sa vie. Et que la nuit et le silence ne sont pas nécessairement synonymes de mort.

Saluons également la performance des deux comédiennes Génestia Giachino et Juliette Croizat, dont les bleus aux bras témoignent de l'engagement scénique !

image : Génestia Giachino - Hélène Keller - et - Juliette Croizat - Annie Sullivan. Photo DR


Nous avons demandé à l'équipe du Théâtre de 7 lieues de nous parler d'Hélène Keller et de leur travail.

Génestia Giachino : Hélène Keller a toujours été aidée et encadrée. Par ses parents, puis sa première institutrice Annie Sullivan, qui lui fera acquérir un langage signé : les lettres de l'alphabet sont traduites par des tapotements dans la main de l'auditeur, une sorte de morse tactile. Le toucher d'Hélène était paradoxalement déplorable mais elle avait développé un odorat très fin. Elle était un peu autistique. Les "séances" d'éducation étaient une véritable boxe ; tout le monde dégageait quand Annie travaillait avec Hélène, qui expliquera qu'elle perçut d'abord son institutrice comme une "étrangère", puis une "institutrice" et enfin une "libératrice". Elle vivra longtemps, survivant à ses parents, frères, soeurs, et amis. Polyglotte, elle parlait avec ses mains cinq à sept langues mais n'était pas physiologiquement muette. Ce fut d'ailleurs une source de conflit avec Annie Sullivan qui ne pensait pas utile qu'Hélène apprenne un langage parlé. Sa vie d'adulte fut consacré aux autres ; elle finançait l'éducation d'enfants sourds- muets- aveugles grâce à ses revenus d'écrivain et aux conférences publiques qu'elle donnait parfois jusque dans des cabarets. Elle écrivait beaucoup - trois rédactions de ses mémoires ont été publiées - mais cela ne lui évitait pas les difficultés financières ; elle ne gardait rien pour elle. Durant la deuxième guerre mondiale, elle s'occupa de soldats blessés, qui avaient perdu l'usage de la parole ou de la vue. Sa vie altruiste se fit au dépens de sa famille, avec laquelle elle avait peu de rapports ; son père avait eu des enfants d'un premier mariage, et l'aîné n'a prêté attention à Hélène que lorsqu'elle a pu communiquer. Elle adorait son frère Jimmy, mais elle maltraita sa jeune soeur ; elle s'en repentit après son "éveil au monde". Quand à l'institut qu'elle a fondé, il existe toujours (il possède même un site internet NDPHI).

LPHI : Quelle était votre intention en écrivant et en montant cette pièce ?

Génestia Giachino : Au départ, nous souhaitions sensibiliser aux handicaps de la communication les élèves des lycées et collèges. Le spectacle a aussi été représenté devant des aveugles ; enthousiastes, ils percevaient l'action avant même qu'elle ne se déroule. Les réactions des sourds furent plus mitigées ; lors d'une représentation, les éducateurs ont même refusé de traduire l'action en langue des signes ! Les ouvriers du Centre d'Aide par le Travail auxquels nous avons confié la réalisation des décors, en ont équipé les éléments de plaquettes d'identification écrites en Braille, en remerciement, après avoir vu la pièce.

Michel Alban : Je ne supporte pas les gens qui se plaignent. Il y a toujours une petite lueur d'espoir, même quand tout est fichu. Je souhaite montrer à tous qu'on peut s'en sortir. La pièce est une plongée dans la réalité, au passage du XIXe au XXe siècle et l'évolution des mentalités qu'il engendrait. La démarche des parents est révolutionnaire ; à leur époque, les enfants comme Hélène étaient généralement abandonnés à l'hospice.

Génestia Giachino : Qui est handicapé dans cette histoire ? Les parents ! Ils n'arrivent pas à communiquer avec leur fille, et ne savent pas transmettre leur affection et leur amour.


Retour aux carnets