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désormais toutes les semaines sur www.yanous.com ! LE WEB INTERDIT Article paru dans Le Journal d'Internet (09/1998) D'aucuns disent que l'Internet est un réseau de communication et d'échange d'information universel, c'est à dire ouvert à tous et à la portée de tous. L'expérience nous montre quotidiennement que ce discours est inexact. A partir d'un simple ordinateur connecté au réseau téléphonique, le monde est à vous. Sauf si vous êtes aveugle, sourd, tétraplégique... ou utilisez une machine ancienne (c'est à dire âgée de deux ans et plus !). Les anglo-saxons commencent à prendre conscience du nombre d'internautes qu'ils ont laissé au bord des autoroutes de l'information ; ils imposent, notamment aux sites institutionnels, des règles d'accessibilité pour tous. Dans notre beau pays de France, nous assistons dans le même temps à la frénésie des "updates" et à l'inflation des gadgets : Applets Java, Shockwave, Java Scripts, boutons-gifs, photos innombrables forment le catalogue ordinaire du plantage d'ordinateur et de l'attente devant un écran vide. Quoi de plus énervant que ces pages optimisées pour tel format d'écran, tel navigateur ? Vous n'avez pas la bonne configuration : passez votre chemin, ou subissez ascenseurs et tags non reconnus, voire plantage intégral ! Quand au HTML 4, il peut être particulièrement "tueur" lors d'une consultation au moyen d'un navigateur qui ne le reconnaît pas. Vous avez un vieil ordinateur qui ne peut faire fonctionner l'actuelle panoplie d'interfaces graphiques, vous utilisez un terminal passif en passant par un ordinateur central, vous avez une déficience visuelle, vous possédez un modem peu rapide, vous payez des frais de téléphone élevés ou vous êtes davantage intéressés au contenu qu'au style de présentation ? La terrible image-map vous règle votre compte sur le champ : avec elle, finie la navigation en mode texte et son gain de temps considérable ! Sur Handi-long, site dédié aux personnes handicapées et non accessibles aux malvoyants (?), il y en a une de 80 Ko qui met près d'une minute à se télécharger pour donner le droit de cliquer sur... "Sommaire" ! Les "appliquettes" telles Shockwave ou Java génèrent des pages graphiquement très belles ; seulement, la première met un temps fou à "monter", et les deux plantent fréquemment les machines. Rappelons que nous sommes en France avec un Internet par téléphone, coûteux et peu fiable ; combien de connexions interrompues et d'agents de France Télécom qui vous répondent : "on n'y peut rien, c'est la faute au réseau". Et de baffes que vous mettriez bien volontiers au petit comique qui vient vous parler de son accès haut débit par câble télé ! Un peu de bon sens : Internet est fait pour com-mu-ni-quer. Cela veut dire que l'on veut être vu et lu. Si le site personnel d'un concepteur amateur de gadgets graphiques n'est consultable que par lui, c'est son affaire. Mais quand les institutions nationales s'y mettent, c'est plus grave. Le site de la Présidence de la République est peu lisible en mode texte. Et la lecture du plan du site est ésotérique: /instit/asites_.htm, /France/fceur.htm, /elysee/svcely_.htm... Celui du Chef du Gouvernement n'est pas consultable en mode texte; il n'y a pas de tag alternatif aux images-map et la page répertoriant les sites gouvernementaux est assez lourde, elle met plus de 17 secondes à "monter". On y apprend au passage que trois préfectures sur 100 sont raccordées au Net...! Le Ministère de la Culture a un site à trois fenêtres parfaitement inaccessible. Quant au Ministère du Travail et de la Solidarité Nationale, il utilise des Java Scripts assassins. La DATAR est un site à cinq "frames" : noyade assurée ! De nombreux cadres et chargés de mission des administrations nationales et territoriales, lorsqu'on les interroge, reconnaissent aisément la difficulté d'obtenir une information claire et rapide via l'Internet ministériel. Pourtant, en termes de complexité et de bureaucratie, ils en connaissent un rayon... Il existe un groupe de concertation des webmestres des différents ministères ; apparemment, ils se sont bien entendus pour faire compliqué et inaccessible. Internet vous ouvre le monde ; vous visitez la Chine, croisez Bill Clinton, achetez des meubles, conversez avec des japonais... Toute la législation française est disponible, le Président de la République y "allocutionne" en direct live, le ministère y diffuse sa Culture, et pourtant on ne trouve pas facilement l'information recherchée. De plus en plus de sites institutionnels disposent d'un moteur de recherche interne qui renvoie des centaines de réponses, cherchant toutes les occurrences du mot que vous avez indiqué. Une oeuvre, chez la Ministre de la Culture, est-elle en "Bases de Données" (et laquelle ?) ou en "Recherche" ? La palme de la complexité pourrait bien revenir au serveur de l'Union Européenne : hiérarchie monstrueuse, URL sans fin, classement ésotérique... Autre nouveauté chez certains concepteurs de sites français : rédiger la page d'accueil (et d'autres encore) en anglais. C'est particulièrement réjouissant lorsqu'on y parle de francophonie. Dans l'un des documents consultables sur le site de la DATAR, on peut lire : "la généralisation des technologies de l'information peut-être [...] un facteur d'exclusion et d'isolement" (cf. Téléformation des TPPME TPPMI à l'usage des téléservices). En ce qui concerne les personnes handicapées, la plupart des web designers français ont choisi l'exclusion. Les aveugles et malvoyants consultent le web au moyen d'un navigateur en mode texte (Lynx, par exemple). La lecture se fait soit par une synthèse vocale, soit par une plage tactile braille ; en présence d'un lien, celle-ci émet une vibration perceptible par les doigts. Il suffit d'une fenêtre ou d'une image-map sans texte alternatif pour rendre toute consultation impossible. Sans parler des liens sur des images ! Les tétraplégiques contrôlent leur ordinateur par la voix, les mouvements de paupières, ou au moyen d'une baguette tenue en bouche. Certains utilisent le clavier lorsqu'il leur reste un peu de mobilité à un bras. Les pages surdimensionnées, nécessitant d'activer les ascenseurs, ou une hiérarchie complexe leur rendent la navigation pénible. Les personnes qui ont des difficultés d'apprentissage ou une déficience intellectuelle ont besoin d'aides graphiques (barre de boutons, par exemple) identiques sur chaque page et ayant la même fonction. Les sourds et malentendants apprécieraient de disposer d'un texte descriptif ou des paroles d'une chanson qu'il ne peuvent ouïr. Une solution universelle consiste à créer une version "texte seul", mais cela ne flatte pas l'ego des graphistes. Quand aux informaticiens, ils ne sauraient se satisfaire de plans de sites simples. Faudra-t-il demander au Parlement de légiférer pour que l'Internet français soit accessible à tous ou la loi du marché sera-t-elle suffisante pour faire le ménage ? Quelle société commerciale pourrait se satisfaire de voir sa clientèle potentielle fuir son site ? C'est sous cet aspect là que les choses bougent aux USA. Les fabricants de matériels, tels IBM et Apple, réagissent en proposant des matériels adaptés aux besoins de chacun ; des éditeurs de logiciel (Microsoft, Adobe...) prodiguent des conseils en ligne et créent des produits améliorant l'accessibilité. Le World Wide Web Consortium a lancé la Web Accessibility Initiative : directives et conseils concernant le HTML 4 sont largement popularisés à destination des concepteurs anglophones. Il existe même des rallyes pour concevoir, en un jour, des sites accessibles. Et l'accessibilité des pages peut être testé en ligne grâce au logiciel Bobby. Pendant ce temps, en France, il est urgent d'attendre ; les recommandations de la WAI ne sont pas officiellement traduites et diffusées, et ne le seront pas, selon l'un des correspondants français du W3C. Ce sont les étudiants de la Mission handicap de l'Université Claude Bernard de Lyon qui ont traduit l'essentiel des "guidelines" concernant le HTML 4. Il existe un autre guide en ligne, adapté au HTML 3, que vous trouverez au Canada. Internet pourrait nettement améliorer le quotidien des gens, qu'ils soient ou non handicapés. Gain de temps dans la recherche d'une information, économie de déplacements, ouverture vers les cultures et les beautés du monde... Pour cela, il faudra bien réduire à merci l'égocentrisme des donneurs d'ordres et des concepteurs de notre web national, en confiant à des professionnels qualifiés la mise en accessibilité pour tous, et au service de tous... |