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Avignon 2000, ou la Beauté confisquée
AVIGNON 2000
OU LA BEAUTÉ CONFISQUÉE


L'opération Ville européenne de la Culture s'étale sur la moitié de l'année, son point fort se déroulant du 27 mai au 1er octobre : durant cette période, la Beauté se décline en expositions sur cinq thèmes dans quinze lieux. Nous en avons visité la plupart pour constater que rien n'avait été étudié pour accueillir les personnes handicapées dans de bonnes conditions : ce n'est pas le tarif réduit - y compris un accompagnateur - qui les consolera !

Image :  combien de millions de fleurs fraîches faudra-t-il utiliser pour maintenir en état cette superbe tête de jouet signée Koons ?


Nous avons interrogé sur ce sujet madame Marchat, adjointe au Maire d'Avignon en charge du Centre Communal d'Action Sociale et des personnes handicapées : "on n'y a pas vraiment pensé" répond- elle, "nous nous occupons essentiellement de l'accessibilité de tous les jours". Le chef du service municipal Avignon Accueil Handicap, Gérard Bonnet, ajoute : "on savait comme tous les citoyens avignonnais qu'il allait y avoir une exposition mais mon service n'a pas été informé officiellement". Résultat, accessibilité difficile voire nulle pour les handicapés moteurs, aucune adaptation pour les déficients visuels ou auditifs. Cette grande manifestation culturelle a pourtant mobilisé des moyens considérables : on n'y compte plus les projecteurs vidéos ni les écrans télé 16/9e plasma à 100.000 FF pièce ! Ceux qui aiment Flash et Shockwave pourront faire une visite virtuelle de la Beauté à condition de suivre complètement le parcours : elle est conçue tel un jeu vidéo, pour accéder à la salle suivante, il faut avoir visionné toutes les oeuvres de celle dans laquelle vous êtes. Une version html plus réduite est aussi disponible mais difficilement accessible aux navigateurs des aveugles et malvoyants.

La Beauté in Fabula est "la" grande exposition à ne pas rater cette année. Elle occupe de nombreuses salles du Palais des Papes, bardées hélas d'escaliers par centaines de marches. Certaines ont été ouvertes pour l'occasion. Cela permet notamment de voir des graffitis dessinés par les militaires qui étaient en garnison dans le Palais jusqu'au début des années 1900. On pourrait présenter cette exposition comme un compendium de la création contemporaine parsemé de quelques oeuvres éternelles qui se réfléchissent dans un lieu grandiose, chargé des arcanes papales : installations, sculptures, peintures, vidéo, gags visuels, les plus grands sont présents, de Nan Goldin à Pierre et Gilles, de Nam June Paik à Boltanski. L'installation vidéo de Bill Viola - deux hommes en vis- à- vis consumés par le feu et dissous par une chute d'eau - possède la beauté captivante de la disparition lente. Le cloître Benoît XII est orné d'une tête de chien (?) façon BD de douze mètres de haut et couverte d'environ 75.000 fleurs, l'ensemble signé Jeff Koons : une prouesse technique - 250 tonnes d'acier, de terre et de fleurs - et un défi lancé à la chaleur sèche du midi...

Image : armure d'Albert de Brandebourg Duc de Prusse, et installation d'Annette Messager, `Eux et nous, nous et eux'. Commande à l'occasion de l'exposition La Beauté in Fabula, Chambre du Parlement du Palais des Papes. © Laurent Lecat.


Sur la gauche du Palais des Papes, en montant vers le Jardin des Doms, vous arrivez à l'espace Jeanne Laurent. La nature y est "à l'oeuvre", pour les personnes en fauteuil roulant aussi, avec aide toutefois : une rampe en mauvais goudron à gravir, un ascenseur pour accéder à la salle, la traversée d'un atelier encombré pour arriver à un seuil d'une douzaine de centimètres qui vous fait entrer dans l'expo. Quelques vitrines trop hautes ne sont pas facilement visibles, notamment celles qui présentent des plantes faites de verre et tellement réalistes qu'on les prend pour des vraies. Les pièces exposées sont fabuleuses : végétaux rares, collection d'insectes multicolores, pierres colorées, animaux miniatures, objets virtuoses - une écharpe en soie d'araignée, un costume en pétales de pissenlit - pierres de rêves, votre imagination peut divaguer au rythme de ces splendeurs naturelles ou presque. La mise en espace les met particulièrement bien en valeur, une remarquable réussite.

Image : Aurelia Aurita (aquarium de méduses). `La Nature à l'Oeuvre', Espace Jeanne Laurent. © Laurent Lecat


Près de l'espace Jeanne Laurent, vous verrez un écran sur lequel sont projetés à partir de 22 heures des photographies de Nan Goldin, "Ballad of sexual dependency" : nous n'y avons pas assisté mais le lieu - jardin de la porte occidentale du Petit Palais - est accessible avec aide.

Reprenons la rampe pour aller au Jardin des Doms. Nous y voyons l'un des avatars de la Beauté : son "Pavillon des Saveurs" en est resté au gros- oeuvre, le chantier ayant été interrompu sur injonction de la Ministre de l'Environnement. Voilà le résultat lorsque l'on construit dans un site classé ! Les canards du bassin, dûment exilés, risquent de languir avant que la construction soit achevée ou que les lieux soient remis en état. Sur la gauche, monsieur Ducros (vous savez, celui qui se décarcasse) a néanmoins installé son jardin d'aromates. A l'aplomb de la corniche du jardin, la vigne plantée à l'automne dernier a pris de la feuille, un peu trop même puisqu'elle n'a pas été taillée. Il faudra attendre quelques années pour boire de son vin...

Image : l'ex-futur `pavillon gourmand' conçu par Gaetano Pesce... Sur le panonceau, on lit `Chantier autorisé par le Ministère de la Culture le 5 /01/2000, fermé par le Ministère de l'Environnement le 12/05/2000' en français, anglais et japonais, avec la signature de madame le Maire !


Image : Une vigne jeune pour une appellation `Pont d'Avignon' en 2005 ?

Ce n'est pas le seul avatar malheureux de la Beauté. L'installation voulue par le couturier Alexander Mac Queen - celui qui fit grande impression avec un défilé de mode employant des "Freaks" comme mannequins - la chanteuse Bjork et le photographe Nick Knight est hors service : les milliers d'asticots et de vers multicolores qui devaient figurer des corps humains ont mal supporté le voyage et le climat local a achevé les survivants ! On ne nous a pas précisé si elle rouvrirait. Rien à voir à la Chapelle Saint- Charles donc. Quant à la collection d'art contemporain d'Yvon Lambert, son accrochage a pris un mois de retard, ouverture probable vers la mi- juillet. L'Hôtel de Caumont, qui l'abritera, vient d'être rénové et devrait être mis en accessibilité si la loi est respectée, mais ni le service de presse ni Avignon Accueil Handicap n'ont pu nous le confirmer !



Près de l'entrée sud des remparts, vous pourrez assister à la "Turbulence" mise en scène par un vidéaste iranien en exil, Shirin Neshat. L'église des Célestins est plongée dans une obscurité transpercée par le chant que l'on pense amoureux d'un homme dans une salle de théâtre remplie d'hommes : l'écran en vis- à- vis présente une femme seule dans ce même théâtre, et portant tchador, qui lui répond par une mélopée désespérée. Une douleur à l'état brut. Sur les murs des chapelles adjacentes, l'homme et la femme poursuivent leur dialogue impossible par diapositives interposées. C'est l'une des rares installations à être perceptible par tous, déficients auditifs comme visuels : quant aux personnes en fauteuil roulant, elles peuvent entrer par l'issue de secours qui est de plain- pied. Le sol est en dalles dont les trous sont comblés par du sable.

Prenons ensuite la rue des Lices pour nous arrêter au Collège Saint-Joseph. Dans sa chapelle, une "Dream House" est installée. Cet espace de repos et de méditation se mérite : quatre marches à l'entrée, mais le personnel porte les fauteuils si nécessaire. Il vous faudra enlever vos chaussures pour marcher sur la moquette, mais qu'en est- il pour les roues ? Allongez- vous néanmoins sur l'épaisse moquette et laissez- vous imprégner par le piano répétitif de La Monte Young et son oeuvre de 6 heures et 24 minutes "The Well-Tuned Piano" pour piano préparé, dans une mise en couleur magenta de Marian Zazeela. Si vous partez avant la fin, personne ne vous le reprochera ! On regrettera que cette Dream House soit moins aboutie que celle qui était présentée l'an dernier au musée d'art contemporain de Lyon, mais il semble que son installation au Collège Saint- Joseph constitue une solution de repli, le lieu initial étant prévu aux Jardins Neufs.

Image : Radha - Lisa Marie et Krishna - Tao, photographies peintes de Pierre et Gilles. Commande à l'occasion de l'exposition `La Beauté in Fabula', couloir arrière de la cuisine Benoît XII du Palais des Papes. © Laurent Lecat.


Remontons vers les Halles pour nous arrêter dans un havre de calme et de fraîcheur, l'église Sainte- Claire ou plutôt ce qu'il en reste : une travée de l'entrée, le reste de l'édifice détruit ayant fait place à un jardin. On y récolte des amours heureuses ou déçues ; on peut déposer dans le "Laboratoire des Consolations" sa propre histoire sentimentale, faite d'objets personnels ou de "ce qu'on veut". Végétaux, minéraux et autres substances réputées aphrodisiaques s'étalent sous vos yeux : certains ingrédients servent à créer des élixirs d'amour que vous pourrez goûter gracieusement. On vous contera aussi l'histoire du tableau qui saignait- une déposition du Christ en Croix - et de la stigmatisée Rose Tamisier. Les pièces du miracle sont là, expatriées de Saint- Saturnin les Apt. Une fontaine à débordement doit achever dès les premiers jours de juillet de créer une atmosphère propice à l'introspection, l'un des objectifs de ce Palais des Sentiments...

Image : Clos des Trams. Un camion de bouteilles plastique en guise de porte d'entrée. La main rose qui le surplombe est la signalétique des lieux d'expositions. Sur la gauche, des terrains de pétanque signés Niele Toroni, sur lesquels vous pouvez jouer : le perdant `embrassera la Fanny' façon indienne signée Pierre et Gilles.


Il nous faut maintenant sortir des remparts pour prendre la route du Pontet et nous arrêter au Clos des Trams, une ancienne usine EDF. Le site est accessible, le sol de qualité variable : cailloux, gravier, goudron. Il fait très chaud. Trois choses intéressantes à y voir : le camion fait de bouteilles en plastique qui sert de porte d'entrée, un prototype de la Renault Avantime - n'y touchez pas sinon un chiourme vous tombera sur le râble - qui sera commercialisée en janvier 2001 et le bâtiment "Décors à Corps". Vous pénétrerez dans ce dernier par les entrées "secondaires", l'accès principal étant formé par deux rouleaux genre lavage automatique de voiture mais avec des picots en guise de poils ! Le "performer" Xitron présente ses prothèses mécaniques : une créativité délirante à la limite (laquelle ?) de la schizophrénie. Derrière lui, l'atelier Morphing est décevant : on vous propose une simple recomposition de votre visage avec le logiciel Photoshop, délai trente minutes. Au fond, un mur de pommes rouges qu'il est temps de renouveler. Revenez par les portes tournantes façon Grand Hôtel parsemées de plumes, de préservatifs dépliés et de blattes écrasées - "très fun !" - et longez la piste à chaussures de Benoît Méléard pour ensuite errer dans les toilettes des Cyclopes. Vous pourrez ensuite essayer les coiffures hallucinantes de Barnabé si vous mesurez au moins 1 mètre soixante. A accommoder avec les chapeaux de Philip Treacy. Prévoyez un ami photographe pour en garder le mémorable souvenir. Dans un élan d'enthousiasme, risquez- vous à l'atelier de maquillage de Topolino : tatouages et piercing temporaires entre autres, vingt propositions de maquillage facial à étudier. Vous l'aurez compris, Décors à Corps est ludique et n'attend que votre participation !

Image : Ces quelques boules placées en équilibre devant les remparts, près de la porte Limbert, sont signées Brigitte Nahon.


D'autre lieux que nous n'avons pas visités accueillent également la Beauté : le café "Mon Bar", le quartier Chamfleury et son Deleuze Monument, le Cloître Saint- Louis. Quelques autobus urbains sont (trop ?) copieusement ornés. Le couturier Christian Lacoix a décoré les principales rues qui vous conduisent aux expositions : certains panneaux ont eu quelques difficultés à résister aux intempéries du mois de juin (orages et mistral, un temps de saison). Il semble aussi que quelques projets se soient perdus en cours de route. Pourtant, malgré ses aléas, la Beauté célébrée en Avignon est déjà l'événement culturel de l'année. Mais nous l'aurions davantage aimée si l'accueil des personnes handicapées avait été prévu au programme...

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