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OU LA BEAUTÉ CONFISQUÉE L'opération Ville européenne de la Culture s'étale sur la moitié de l'année, son point fort se déroulant du 27 mai au 1er octobre : durant cette période, la Beauté se décline en expositions sur cinq thèmes dans quinze lieux. Nous en avons visité la plupart pour constater que rien n'avait été étudié pour accueillir les personnes handicapées dans de bonnes conditions : ce n'est pas le tarif réduit - y compris un accompagnateur - qui les consolera ! ![]() Nous avons interrogé sur ce sujet madame Marchat, adjointe au Maire d'Avignon en charge du Centre Communal d'Action Sociale et des personnes handicapées : "on n'y a pas vraiment pensé" répond- elle, "nous nous occupons essentiellement de l'accessibilité de tous les jours". Le chef du service municipal Avignon Accueil Handicap, Gérard Bonnet, ajoute : "on savait comme tous les citoyens avignonnais qu'il allait y avoir une exposition mais mon service n'a pas été informé officiellement". Résultat, accessibilité difficile voire nulle pour les handicapés moteurs, aucune adaptation pour les déficients visuels ou auditifs. Cette grande manifestation culturelle a pourtant mobilisé des moyens considérables : on n'y compte plus les projecteurs vidéos ni les écrans télé 16/9e plasma à 100.000 FF pièce ! Ceux qui aiment Flash et Shockwave pourront faire une visite virtuelle de la Beauté à condition de suivre complètement le parcours : elle est conçue tel un jeu vidéo, pour accéder à la salle suivante, il faut avoir visionné toutes les oeuvres de celle dans laquelle vous êtes. Une version html plus réduite est aussi disponible mais difficilement accessible aux navigateurs des aveugles et malvoyants.
Sur la gauche du Palais des Papes, en montant vers le Jardin des Doms, vous arrivez à l'espace Jeanne Laurent. La nature y est "à l'oeuvre", pour les personnes en fauteuil roulant aussi, avec aide toutefois : une rampe en mauvais goudron à gravir, un ascenseur pour accéder à la salle, la traversée d'un atelier encombré pour arriver à un seuil d'une douzaine de centimètres qui vous fait entrer dans l'expo. Quelques vitrines trop hautes ne sont pas facilement visibles, notamment celles qui présentent des plantes faites de verre et tellement réalistes qu'on les prend pour des vraies. Les pièces exposées sont fabuleuses : végétaux rares, collection d'insectes multicolores, pierres colorées, animaux miniatures, objets virtuoses - une écharpe en soie d'araignée, un costume en pétales de pissenlit - pierres de rêves, votre imagination peut divaguer au rythme de ces splendeurs naturelles ou presque. La mise en espace les met particulièrement bien en valeur, une remarquable réussite. ![]() Près de l'espace Jeanne Laurent, vous verrez un écran sur lequel sont projetés à partir de 22 heures des photographies de Nan Goldin, "Ballad of sexual dependency" : nous n'y avons pas assisté mais le lieu - jardin de la porte occidentale du Petit Palais - est accessible avec aide.
Près de l'entrée sud des remparts, vous pourrez assister à la "Turbulence" mise en scène par un vidéaste iranien en exil, Shirin Neshat. L'église des Célestins est plongée dans une obscurité transpercée par le chant que l'on pense amoureux d'un homme dans une salle de théâtre remplie d'hommes : l'écran en vis- à- vis présente une femme seule dans ce même théâtre, et portant tchador, qui lui répond par une mélopée désespérée. Une douleur à l'état brut. Sur les murs des chapelles adjacentes, l'homme et la femme poursuivent leur dialogue impossible par diapositives interposées. C'est l'une des rares installations à être perceptible par tous, déficients auditifs comme visuels : quant aux personnes en fauteuil roulant, elles peuvent entrer par l'issue de secours qui est de plain- pied. Le sol est en dalles dont les trous sont comblés par du sable.
Remontons vers les Halles pour nous arrêter dans un havre de calme et de fraîcheur, l'église Sainte- Claire ou plutôt ce qu'il en reste : une travée de l'entrée, le reste de l'édifice détruit ayant fait place à un jardin. On y récolte des amours heureuses ou déçues ; on peut déposer dans le "Laboratoire des Consolations" sa propre histoire sentimentale, faite d'objets personnels ou de "ce qu'on veut". Végétaux, minéraux et autres substances réputées aphrodisiaques s'étalent sous vos yeux : certains ingrédients servent à créer des élixirs d'amour que vous pourrez goûter gracieusement. On vous contera aussi l'histoire du tableau qui saignait- une déposition du Christ en Croix - et de la stigmatisée Rose Tamisier. Les pièces du miracle sont là, expatriées de Saint- Saturnin les Apt. Une fontaine à débordement doit achever dès les premiers jours de juillet de créer une atmosphère propice à l'introspection, l'un des objectifs de ce Palais des Sentiments... ![]() Il nous faut maintenant sortir des remparts pour prendre la route du Pontet et nous arrêter au Clos des Trams, une ancienne usine EDF. Le site est accessible, le sol de qualité variable : cailloux, gravier, goudron. Il fait très chaud. Trois choses intéressantes à y voir : le camion fait de bouteilles en plastique qui sert de porte d'entrée, un prototype de la Renault Avantime - n'y touchez pas sinon un chiourme vous tombera sur le râble - qui sera commercialisée en janvier 2001 et le bâtiment "Décors à Corps". Vous pénétrerez dans ce dernier par les entrées "secondaires", l'accès principal étant formé par deux rouleaux genre lavage automatique de voiture mais avec des picots en guise de poils ! Le "performer" Xitron présente ses prothèses mécaniques : une créativité délirante à la limite (laquelle ?) de la schizophrénie. Derrière lui, l'atelier Morphing est décevant : on vous propose une simple recomposition de votre visage avec le logiciel Photoshop, délai trente minutes. Au fond, un mur de pommes rouges qu'il est temps de renouveler. Revenez par les portes tournantes façon Grand Hôtel parsemées de plumes, de préservatifs dépliés et de blattes écrasées - "très fun !" - et longez la piste à chaussures de Benoît Méléard pour ensuite errer dans les toilettes des Cyclopes. Vous pourrez ensuite essayer les coiffures hallucinantes de Barnabé si vous mesurez au moins 1 mètre soixante. A accommoder avec les chapeaux de Philip Treacy. Prévoyez un ami photographe pour en garder le mémorable souvenir. Dans un élan d'enthousiasme, risquez- vous à l'atelier de maquillage de Topolino : tatouages et piercing temporaires entre autres, vingt propositions de maquillage facial à étudier. Vous l'aurez compris, Décors à Corps est ludique et n'attend que votre participation ! ![]() D'autre lieux que nous n'avons pas visités accueillent également la Beauté : le café "Mon Bar", le quartier Chamfleury et son Deleuze Monument, le Cloître Saint- Louis. Quelques autobus urbains sont (trop ?) copieusement ornés. Le couturier Christian Lacoix a décoré les principales rues qui vous conduisent aux expositions : certains panneaux ont eu quelques difficultés à résister aux intempéries du mois de juin (orages et mistral, un temps de saison). Il semble aussi que quelques projets se soient perdus en cours de route. Pourtant, malgré ses aléas, la Beauté célébrée en Avignon est déjà l'événement culturel de l'année. Mais nous l'aurions davantage aimée si l'accueil des personnes handicapées avait été prévu au programme... | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||